COORDINATION DE LA RESISTANCE ARMEE (C. R. A.)
PROGRAMME-CADRE DE LA RESISTANCE
Février 1994
MEMORANDUM
Vers cette fin du 20ème siècle, la situation du peuple touareg peut se résumer par ces quelques mots : marginalisation politique, pauvreté absolue, persécution. On ne peut comprendre cette situation sans avoir, au préalable, jeté un coup d’oeil sur notre histoire immédiate.
En effet, notre avenir, notre destin, notre histoire nous ont échappé depuis le début du siècle, en d’autres termes depuis que la France a décidé d’étendre son empire jusqu’à notre Sahara ancestral. Une logique implacable, ne répondant à aucune dimension humainement concevable, a sous-tendu leur débarquement sur nos terres. Bien entendu, pour la préservation de notre territoire, nous avons opposé une résistance des plus acharnée pour freiner la conquête française. A l’époque, quoiqu’on dise et contrairement à ce qu’on a voulu dire et faire accepter au monde, nous constituons un ensemble géographiquement, socialement et culturellement homogène. C’est pour cela que toutes les confédérations qui constituent la nation touarègue se sont soulevées partout pour barrer le chemin à l’envahisseur français qui voulait contrôler notre Sahara et ses rives. Tous les peuples nous reconnaissaient la paternité de cet espace que nous avons dompté, maîtrisé et géré depuis la nuit des temps. Même les scientifiques les plus réticents qui y ont étudié les vestiges et les traces civilisationnelles s’accordent pour dire que le Sahara Central est notre domaine depuis des millénaires. Nous l’avons défendu contre d’autres agresseurs bien avant les Français. Il n’a pas été facile à ces derniers de venir à bout de notre résistance.
Notre but dans ce document n’est pas d’écrire l’histoire de notre peuple. Nous voulons juste en retracer les points culminants en ce 20ème siècle, points qui justifient notre situation actuelle. Notre histoire, sur le dos de laquelle tant de mensonges ont été écrits et véhiculés pour légitimer tous les abus, toutes les privations et toutes les persécutions politiques dont nous avons été victimes, nous l’écrirons en temps opportun.
Comme nous le disions plus haut, les ficelles de notre histoire, de notre devenir nous ont été arrachées de force par les Français au début du siècle, après des décennies de résistance. La révolution de nos ancêtres a été matée dans le sang. Le résultat, tout le monde le sait, et nous Touaregs, même si une certaine logique veut que nous fermions cette page de notre histoire, nous ressentons encore dans notre sang la douleur et l’acuité de cette injustice. Nous avons été dépossédés de notre territoire dans son intégralité ; nos structures socio-politiques et administratives ont été littéralement émiettées.
En effet, pour mieux asseoir les acquis de leur nouvelle conquête et annihiler tout nouvel élan de révolution de notre part, nos colonisateurs ont d’abord partagé notre espace par des frontières arbitraires, constituant ainsi des pays taillés à leurs intérêts, et ensuite, à l’intérieur des nouvelles entités ainsi créées, ce qui reste de nos structures a été désorganisé et modelé conformément aux besoins de la nouvelle administration qu’on nous imposa.
Durant les premières décennies de la colonisation, et d’ailleurs jusqu’ici, nous avons servi de force les intérêts du colonisateur. Pendant l’exercice direct de la colonisation, le colonisateur français n’ayant pas oublié l’acharnement avec lequel nous nous étions défendu contre lui, savait que la prétendue pacification était fragile. Alors, nous avions été tenus en dehors de toute organisation susceptible de nous faire revenir à nous. Il fallait que la dégradation de notre société continue. Ainsi la gestion du juteux Sahara se fera sans obstacles majeurs. Ce fut dans le contexte que survinrent les prétendues indépendances.
Mais avant ces dernières, le colonisateur avait pris le soin de nous préparer notre future tutelle. Bien entendu, nous n’étions pas à même de comprendre l’astuce, car au cours de leur présence chez nous, tout dans leur attitude montrait qu’ils restaient pour toujours. Ainsi nous nous étions faits dans l’idée de vivre avec eux, de collaborer. De toutes façons nous n’avions pas le choix et puis nous espérions que par l’usure et l’habitude, ils finiraient par nous reconnaître nos droits fondamentaux. Bref, par le fruit du hasard, nous avions eu confiance. Et tout d’un coup, on nous annonçait que le colonisateur partait et laissait aux autochtones le soin de se gérer, mais qu’ils avaient le choix d’y renoncer. Ce fut le référendum de 1958.
Nos parents se prononcèrent en faveur de leur indépendance en précisant qu’ils désiraient un pays à eux où ils retrouveraient leurs droits d’avant la colonisation. Il existe encore des documents le prouvant. Leur choix avait été guidé par le souci de ne pas être sous la nouvelle tutelle qu’on leur destinait et qu’ils venaient juste d’apprendre avec surprise. En effet, le départ des Français voulait tout simplement dire revenir sous administration du Niger et du Mali, ce auquel les Touaregs ne s’attendaient point.
Ils le manifestèrent en écrivant directement à la Présidence de la République Française. Mais les jeux étaient déjà faits et nulle place à une quelconque protestation. Au Niger, les auteurs de la lettre furent déportés et moururent en prison. Le mirage d’une indépendance dans un cadre touareg, comme nous étions en droit d’y aspirer, s’envolait en éclat. Nous ouvrons les yeux sur une autre colonisation, pire que la précédente. On avait convaincu nos nouveaux maîtres de la nécessité de nous maintenir sous la semelle, car nous constituons encore un danger qui menace les nouveaux acquis. Ce fut d’autant plus facile que les colons avaient eu l’idée malsaine de tirer sur la corde raciale. Déjà meurtris par un demi siècle de persécution pendant la période française, le coup de semonce devrait nous être administré par nos nouveaux tuteurs.
Le nouvel espace ainsi taillé arbitrairement qu’on appelle Niger était déjà mal parti pour constituer une nation. Toutes les chances pour parvenir à cet objectif étaient hypothéquées d’avance pour plusieurs raisons. Nous allons ici évoquer les principales.
Faut-il le rappeler, la colonisation a été un frein à la réalisation d’une histoire et d’un destin communs par les peuples trouvés sur cet espace géopolitique. Elle a retrouvé des entités géopolitiques indépendantes dont les relations controversées allaient de la coopération politico-économique au conflit ouvert. D’autres s’ignoraient purement et simplement. C’est ce que le colon a appelé désordre pour arborer valablement une fonction salvatrice. Mais c’est un faux prétexte d’autant plus que le passé des autres parties du monde n’est pas différent. C’est dans ce chaos que sont nées les nations européennes et autres, avec la différence fondamentale qu’elles n’ont pas connu un phénomène aussi perturbateur que la colonisation. En Afrique, cette dynamique naturelle a été supplantée, et l’est d’ailleurs encore, par une autre purement artificielle qui sert les intérêts des nations qui osent se dire civilisées.
La construction d’une nation est un choix délibéré des peuples qui doivent lui donner la forme et le fond souhaités. La mosaïque des peuples qui constituent le Niger actuel n’a ni choisi ses frontières, ni la démarche à adopter pour parvenir à l’homogénéité nécessaire à la réalisation d’une nation, digne et capable d’élever sa voix dans le monde.
Donc, partant du caractère arbitraire du découpage de nos frontières, une multitude de peuples se sont vus dans l’obligation de vivre ensemble. Le colonisateur savait bel et bien à quel point cette hétérogénéité pourrait être dommageable à la réalisation d’un destin commun. Il aurait donc fallu nous aider à aller dans ce sens pendant l’administration directe sous laquelle nous étions. Le schéma classique et logique est la valorisation et le développement des structures spécifiques à chaque peuple afin qu’il puisse se gérer conformément à ses intérêts et suivant son mode de vie, quitte à l’amener à réaliser un avenir commun avec ses voisins. Et tout ceci dans le plus grand respect des spécificités, qui, bien comprises et bien gérées, constituent un cumul d’atouts pour un développement accéléré de l’espace géopolitique. En somme, la France aurait dû respecter le caractère fédéré de l’espace géopolitique qu’elle appelle Niger.
En lieu et place de tout ce qui précède, le colonisateur a préféré favoriser l’hégémonie d’un peuple sur les autres, auquel il a donné des directives. Ainsi, nous avons raté le coach dès le départ, parce qu’en fait le Niger est une entreprise franco-française pilotée de Paris. En effet, ce n’est un secret pour personne, la France n’a pu devenir une puissance nucléaire que grâce à l’uranium de nos terres. C’est ce dernier et toutes les autres richesses que recèle notre Sahara qui nous ont valu tous nos malheurs, entre autres celui d’avoir été rattachés au Niger. Avec la collaboration des régimes mis en place et entretenus par la métropole, nos terres se sont vidées vers d’autres cieux. Les retombées ainsi récoltées sont partagées par la France et ses poulains au pouvoir au Niger. Ses derniers utilisaient leur part du gâteau à leur enrichissement personnel et à la mise en place d’infrastructures de développement dans leurs régions. Ni les Touaregs, ni leurs régions, n’ont été bénéficiaires de près ou de loin de la manne. La France, malgré son poids politique, n’a jamais essayé de sermonner les dirigeants du Niger, au contraire elle se réjouissait de la marginalisation totale dont nous avons été victimes. L’objectif est que nous soyons le plus longtemps possible éloignés de la sphère politique qui décidait. Il faut dire que cet objectif avait été bien préparé par les colons eux-mêmes en nous éloignant savamment de l’école et de l’administration. N’ayant pas parachevé l’oeuvre, ils en ont laissé le soin à leurs successeurs.
Pendant la première décennie des indépendances, une sécheresse s’abattait sur le pays et les victimes sont naturellement ceux qui vivent directement dans les zones rurales. Parmi ceux-là, nous occupons une place de choix car à 99% nous vivons dans les campagnes avec pour seule ressource notre bétail. Cette calamité fut bien accueillie dans le fond puisqu’elle appuya les efforts des dirigeants qui s’employaient à notre affaiblissement avec ferveur. Ainsi, ce fut de bonne conscience qu’ils croisèrent les bras devant cette dégradation accélérée de ce qui reste de notre économie. Pour la forme, on lança quelques appels de détresse à l’extérieur pour recevoir des aides de toutes sortes. Les aides vinrent, mais comble de cynisme, nos dirigeants les utilisèrent à leur guise. Les vrais destinataires en ont entendu parler par ouï-dire ou au maximum en avaient reçu quelques miettes.
Les conséquences de la sécheresse et de l’utilisation politique qui en avait été faite sont connues de tous. La déperdition du bétail a provoqué trois phénomènes les plus tangibles : une partie de notre peuple se rua vers les centres urbains pour grossir les bidonvilles où leur niveau de pauvreté est indescriptible. En lieu et place de la compassion que cette situation appelle, les pouvoirs de l’époque ne prenaient même pas la peine de cacher leur satisfaction, car à coup sûr telle est leur volonté et leur désir depuis si longtemps. Une autre partie d’entre nous observèrent une avancée vers la savane où les pâturages sont moins touchés que dans nos zones habituelles. Là, ce fut une rude bataille, car la solidarité et l’unité nationales souvent invoquées dans les discours des dirigeants ne joueront pas. Au contraire, comme si nous venions d’une autre planète, l’accueil qu’on nous réservait était plus qu’hostile. Enfin une troisième partie, notamment les plus jeunes, s’en allèrent hors des frontières du pays et naturellement, comme répondant à un appel du sein, ce sont l’Algérie et la Libye qui accueillirent le gros lot. La Libye principalement en accueille une grande partie. Ayant coïncidé avec le démarrage des programmes révolutionnaires mis en place pour le développement de ce pays, nous avons pu apprécier de visu ce que doivent être les rapports entre les pouvoirs et leurs administrés. Et là, le miroir nous renvoya l’ampleur et la profondeur des injustices que nous subissons chez nous. Une prise de conscience politique s’amorça.
Pendant que sévissait la sécheresse dans nos régions, un programme de recherche des plus grands était mené pour découvrir, localiser et exploiter les richesses de notre sol, duquel on nous a chassés par la faim et la paupérisation. Malgré la dimension gigantesque de ces programmes, nous n’y avons pas pris une part active. Les décideurs nous préféraient les autres Nigériens dont ils provoquèrent l’arrivée en masse. Nos régions sont ainsi devenues le pôle d’attraction des ressortissants des autres régions du Niger. En un laps de temps, les principales cités du Nord furent peuplées de populations qu’elles ne connaissaient pas avant.
Ce phénomène engagé au début des années 70 va connaître un essor grandissant au fil des autres années. En effet, le régime mis en place juste aux indépendances ne répondant plus à certaines normes, il fut balayé d’un revers et en lieu et place on mit en place une junte militaire. Les prétextes ne manquent pas et entre autres les nouveaux maîtres du pays qui prirent en charge la destinée du Niger à partir de 1974 invoquèrent toute une liste d’incapacités du régime passé. Son insouciance durant la sécheresse qui sévissait encore fut mise en exergue. Mais ce n’était que façade. Les raisons profondes de ce changement résident dans le programme d’exploitation des richesses du Nord. Les dirigeants de l’époque ayant oublié que l’uranium étant une matière stratégique à l’échelle planétaire, son exploitation devant être étroitement contrôlée, ont voulu faire appel à des partenaires autres que la France ou les nations d’Europe. Ils ont insisté et la France ne l’entendant pas de cette oreille les avait savamment dégagés. La junte militaire installée avait au préalable accepté un cahier de charges digne d’un contrat. Les militaires auront par la suite un comportement de mercenaires à la solde de la métropole.
Pour honorer ne serait-ce que superficiellement leurs discours d’entrée, les nouveaux dirigeants s’employèrent à des actions de parade. C’est ainsi qu’ils vidèrent les magasins de l’État au profit des populations démunies qui accueillirent bien ces gestes salvateurs, ne pouvant pas en comprendre l’enjeu politique. L’Armée se taillait ainsi une bonne image et décrochait par la même occasion l’examen de passage pour bien se légitimer afin de mettre en place un programme qui ne dira son nom que bien plus tard.
Dès le départ, les régions touarègues eurent leur part en garnisons et autres compagnies. La densité militaire dans ces zones s’accentua à un rythme de croisière, car le Lt-Colonel Seyni Kountche prit soin de se brouiller avec le guide de la Révolution Libyenne qui avait lancé les bases d’une coopération prometteuse avec le Niger du temps de Diori. Cela faisait partie du contrat signé avec la France. Pour exploiter sans soucis les richesses du Nord, toutes les frontières extérieures des régions touarègues furent bien prises en main. A l’intérieur, l’Armée remplaça les pelotons de goum instaurés par les colons pour décourager toute éventuelle révolte. Nous sentions que la tâche principale de l’Armée encadrée et équipée par la France est la mise au pas des Touaregs, seule source potentielle d’ennuis pour ce pays déjà fragilisé par une fictivité criarde pour laquelle rien n’est encore fait.
La gestion de l’Azawagh et de l’Aïr fut confiée à des hommes de confiance qui conduisirent ces zones d’une main de fer. Ce sont les seules zones touarègues qui attirent l’attention, le Tadarass oriental et occidental, ainsi que l’Azawagh occidental ont été jugées calmes. Au besoin, les Touaregs vivant dans ces dernières zones, s’ils revendiquent la légitime paternité, sont jugés et traités d’outsiders pour des raisons politiques et s’ils adoptent un profil bas, ils sont plutôt bien vus et sont recensés Houssas et Djermas. Il fallait coûte que coûte diminuer l’importance démographique et géographique de ces Touaregs encombrants et trop entreprenants. Tous les recensements entrepris au Niger s’entêtent à avancer le pourcentage de 10% pour évaluer notre importance démographique au Niger, ce qui nous placerait en situation de minorité. Ceci est fait à dessein pour couper court à toute revendication d’ordre politique de notre part. Malheureusement pour les statisticiens, démographes, cartographes et autres spécialistes, on ne peut longtemps étouffer une vérité tangible. Tout celui qui aurait sillonné le Niger intégralement aurait remarqué l’étendue de tous ces mensonges proférés pour des raisons politiques. Pour notre part, un recensement piloté par un organisme neutre le prouverait aisément, les Touaregs constituent en nombre le 2ème peuple du Niger, s’il n’est pas le premier. Géographiquement, leurs régions ou mieux leur espace géopolitique occupe les 2/3 du territoire national, et ceci bien avant l’avènement du Niger qui ne date que de 1922, même si une certaine utilisation politique de l’histoire soutient le contraire. Alors il serait absurde de concevoir un Niger qui aurait sous ses semelles les Touaregs.
Le régime militaire installé mit en oeuvre tous les moyens pour une exploitation accélérée de toutes les richesses de nos régions, pour acquérir les capitaux nécessaires à la relance de l’économie du pays. En un temps record, les sociétés minières acquirent les capacités de production et d’absorption de main d’oeuvre capables de satisfaire toutes les ambitions des nouveaux dirigeants. C’est l’occasion de parachever certains plans machiavéliques. Entre autres, l’attraction et l’implantation des autres populations du Niger dans ces zones auxquelles on aspire à donner un caractère non-touareg.
Devenues des pôles d’attraction, nos régions ont connu une immigration sans commune mesure, en même temps qu’on nous obligeait à les quitter vers d’autres cieux par une politique de marginalisation et d’exclusion à peine voilées. En effet, étant inscrits sur les listes des chercheurs d’emploi comme tous les autres nigériens, les recruteurs affichaient une préférence nettement tranchée pour les autres ; pour cause, tous les rouages de l’administration étaient dans leurs mains. Las de ces attentes prolongées et sans résultats certains, nous partions en exode vers d’autres pays. Parallèlement, l’économie ayant eu les capitaux de son financement, l’État avait besoin de partenaires privés. Il en créa de toutes pièces par l’octroi de crédits astronomiques. Les critères étaient tout naturellement le degré de parenté avec les dignitaires du régime et le degré d’éloignement de la souche touarègue. Très vite on assista à la prolifération d’opérateurs économiques toutes tailles confondues. Une bonne partie occupa le tout nouveau marché créé par le niveau de vie des habitants des cités minières. L’État en tant qu’opérateur économique principal s’employait à la réalisation d’investissements tous genres dans les autres régions du pays. Ces réalisations couvraient tous les domaines : infrastructure immobilières, routières, scolaires, hydrauliques, agricoles et sanitaires. Les sociétés d’économie mixte poussèrent comme des champignons. Une des priorités de l’époque était le désenclavement intérieur des autres régions du pays. L’État finança la construction, à cet effet, d’une "route de l’unité" traversant le Niger d’ouest en est, tout le long de la bande sud. Elle a évité allègrement les régions touarègues. Apparemment, nous ne devons pas être inclus dans cette unité.
Pour faciliter l’évacuation des produits des sociétés minières installées chez nous vers leurs points de vente, l’État mis en oeuvre la construction d’un axe routier dénommé "route de l’uranium". Il fut construit en flèche sur la base de paramètres purement techniques d’efficacité et de rentabilité. Bien entendu, cette rentabilité n’incluait aucune dimension de développement des zones que cette route traverse. Évidemment, ce sont des zones touarègues et qui perdrait son temps à se soucier d’elles ? Personne. Sans avocats ou sympathisants, notre sort est laissé à lui-même. Quelle autre raison que l’inconséquence pousserait les décideurs à détourner cette route de Tchintabaraden, Ingall et Tchirozérine ? On l’a vu, même Agadez a failli ne pas figurer sur le tracé initial. Les dirigeants avaient, à la limite, eu l’intention de faire relier Agadez à cette route par une bretelle comme c’est le cas d’Ingall et de Tchirozérine actuellement. Quant à Tchintabaraden, adieu. Cette localité n’a pas encore le droit au bitume. La seule idée de favoriser les ressortissants de nos régions en infrastructures de développement socio-économique, terrorise les dirigeants du Niger. Ces villes et villages contournées sont aujourd’hui en train de mourir. Un autre axe routier devant relier le nord du pays au sud, en faisant la jonction Zinder-Agadez, était programmé depuis la nuit des temps. On se souvient en effet que les colonisateurs évoquaient souvent une voie qui traverserait le Sahara pour le relier aux régions du sud. Le Niger hérita de cette idée salutaire, mais tout le monde se rendit compte qu’en même temps que ce projet revêt de gros avantages, il comporte aussi d’énormes risques, entre autres celui de donner aux Touaregs l’occasion de se développer. Alors, d’hésitations en hésitations, le Niger consentit quand même à faire un pas dans le sens de le réaliser, mais à condition d’en acquérir le financement de l’extérieur. On laissa la période du Boom passer et on tapa à la porte des bailleurs de fonds du côté du Moyen-Orient. On obtint ainsi un financement subordonné à un effort interne. La construction de l’axe débuta brinquebalante au gré de la mauvaise volonté de l’État et en plein milieu s’arrêta ; et pour cause, une partie des capitaux s’est envolée vers la réalisation d’autres dépenses jugées plus utiles et bien entendu la partie du financement devant être débloquée par le Niger et conditionnant le déblocage du complément prévu par les bailleurs de fonds, est restée lettre morte jusqu’à nos jours. Et voilà comment le bel axe devant désenclaver Agadez du côté sud a été laissé inachevé. La portion ayant été réalisée s’ensable aujourd’hui faute d’entretien.
Il existe sur notre sol une centrale électrique qui utilise du charbon exploité sur place et dont la capacité de production peut suffire pour électrifier tous les environs, voire le pays même. Mais depuis sa création jusqu’à aujourd’hui, les foyers bénéficiant de son énergie sont très rares. Apparemment la Sonichar a été créée juste pour faciliter l’exploitation de l’uranium de la cité minière d’Arlit. Les bénéficiaires sont les privilégiés des cités ouvrières. L’État n’a pas jugé utile de créer un vrai réseau d’alimentation des centres urbains, qui penserait alors à nos campagnes ? Produite chez nous, nous n’avons pas les droit à l’électricité. Ailleurs, l’État pousse le zèle jusqu’à en importer pour ses dignes fils. La nationalité nigérienne est pleinement vécue et sentie par tous 888 Voire. Quant au charbon lui-même, son utilisation à des fins domestiques est encore au stade d’expérimentation après plus de 10 ans d’exploitation. L’État prend tout son temps et en attendant les populations de Bilma continueront à faire la cuisine avec des crottes de chameau !
Le plan de développement du pays, financé par les retombées énormes de l’uranium, a ignoré totalement la zone nord. En même temps que les autres régions découvraient une nouvelle ère faite d’infrastructure et d’appuis économiques, nos régions, elles, s’enlisent dans la morosité économique doublée d’une politique et d’une administration contraignante et policière. Sevrées des réalisations de développement, les populations touarègues regardent leur économie se dégrader faute de soutien. En effet, l’élevage, principale activité de nos parents et pilier de l’économie nationale, n’a connu aucun plan de développement digne de ce nom. Nos parents et leur bétail sont laissés au gré des saisons et des cycles de sécheresse. Les discours officiels en parlent évasivement, pour la forme. Ce sujet est juste bon à présenter aux bailleurs de fonds pour acquérir des financements qui prennent d’autres chemins. Toujours est-il que l’élevage chez nous est beaucoup moins avancé qu’il y a 100 ans. L’avènement de la République du Niger a tout au plus accéléré sa déperdition.
Quant aux activités agricoles, les planificateurs ont déjà mis hors de course les régions touarègues du Nord. Il paraît que nous sommes hostiles à l’agriculture. Et pourtant, les Nigériens ont découvert la pomme de terre avec le Touareg de Tabelott qui se situe à la porte du grand Ténéré. Même les statistiques reconnaissent à Agadez la première place en production maraîchère, alors même que c’est une des régions touarègues. Contre l’adversité du climat et les difficultés de toutes sortes et en plus avec leur seul courage, sans financement et aucun appui sérieux de la part de l’État, ces Touaregs qu’on dit paresseux et improductifs arrachent au Sahara une production agricole variée. Que se passerait-il s’ils étaient pris en compte par un plan de développement bien suivi et bien appliqué ? Dans l’Azawagh central, zone pastorale certes, qui a une fois encouragé avec foi et sincérité les riverains du lac de Tabalak à le mettre en valeur à des fins agricoles ? Pourtant, ils affichent une bonne volonté en y opérant de façon artisanale une activité maraîchère productive.
Habitant des zones où il n’existe pas beaucoup de cours d’eau permanents en saison sèche, il va de soi que notre problème crucial est le manque d’eau. Elle est une des raisons de nos déplacements fréquents. L’État qui est bien au courant du problème n’a rien fait dans le sens de lui apporter des solutions même partielles. Aucune infrastructure hydraulique d’envergure, adaptée, n’a été réalisée pour nos populations et leur bétail. C’est pourtant à la portée de l’État puisque toutes les conditions sont réunies dans nos régions. Non seulement elles regorgent de ressources en eau souterraine suffisantes, mais aussi l’énergie ne manque pas pour le fonctionnement de telles infrastructures car nous avons du soleil et du vent toute l’année, sans compter que l’énergie électrique produite par la Sonichar suffit pour toutes les utilisations.
Sur le plan de l’urbanisation et de l’habitat, les villes du nord ont encore leur aspect des siècles passés. Jusqu’à nos jours, aucun vrai plan directeur d’aménagement et d’urbanisation n’a été initié pour les doter d’infrastructures modernes conformes à toute vie urbaine. Pas de réseaux hydraulique, électrique et routier. Les voiries sont des services ignorés chez nous.
Comme pour les autres domaines, l’État n’a pas non plus brillé dans la santé et l’éducation dans les régions touarègues. Nos parents meurent de maladies bénignes dans leurs campagnes. Pour la plupart, ils n’ont jamais bénéficié du simple cachet d’aspirine de la part de l’État. Les programmes de vaccination les contournent. Aucun système d’alerte n’a été mis en place pour eux, ce qui fait que les évacuations qui sont d’ailleurs extrêmement rares sont tardives. Alors, même évacués, nos parents arrivent souvent dans les centres de soin trop tard ! En effet, les centres de soins ou du moins les quelques-uns qui existent, sont très loin et mal équipés en produits et en personnel. Ils n’existent que de nom. C’est un des domaines où la mauvaise volonté de l’État est le plus visible. Même les plus indigents la perçoivent nettement.
L’éducation, facteur de développement et de progrès, thermomètre de l’évolution d’une société est le domaine qui a connu le plus de manipulations politiques par les dirigeants vis-à-vis de notre peuple. Ici, on fait très attention car les Touaregs scolarisés, personne n’en veut. Même non scolarisés, ils font preuve d’une conscience politique déroutante, car ils ont un sens de la géopolitique ancestrale. La gestion et la défense d’un territoire font partie de leurs moeurs depuis déjà des millénaires. Alors, pour mieux les écarter des affaires de l’État, il faut les maintenir hors des moules qui produisent les cerveaux qui conduisent les systèmes politiques, administratifs et économiques. Voilà les calculs qui ont aidé à nous tenir le plus loin possible des chemins de l’école. Mais pour une question de subtilité, on ne ferme pas totalement la porte ; on laisse filtrer quelques chanceux et à mi-chemin, soit on les élimine par des conditions intenables ou on les guide hors des coulisses conduisant aux circuits clés et déterminants de la gestion de l’État. Résultat : peu sont ceux qui accèdent à des études supérieures. Le gros est stoppé à des niveaux qui le maintiendraient à des emplois subalternes. Le plus grand nombre est éliminé sans accéder à une qualification quelconque. Sur ce plan, le Niger n’a fait que suivre le chemin tracé par le colonisateur, qui, le premier, comprit que plus les Touaregs resteront dans leur état, mieux ça vaudra. Ainsi, on sera plus à l’aise à les gérer en piétinant leurs droits en toute impunité. L’explication de notre non-scolarisation et qui revient comme un leitmotiv est celle-ci : ils sont sauvages, ils rejettent l’école, ils préfèrent leur isolement. S’était-on demandé pourquoi ? Quelle doit être l’option politique d’un peuple exproprié, spolié de ses droits géopolitiques, et à qui on propose une collaboration contre nature ? Tant qu’on n’est pas prêt à répondre à ces questions le plus objectivement possible, toute ébauche d’approche est faussée. Fausse a été aussi la première approche de la France en nous découvrant et en découvrant notre Sahara. Il aurait fallu qu’elle se présente en collaboratrice qui aiderait à une meilleure exploitation, un meilleur aménagement de notre territoire. Les Touaregs auraient certainement accepté, tout comme l’auraient fait les autres peuples de l’espace dénommé Niger, sans force ni violence, sans se présenter aussi en puissance civilisatrice. Non, on a préféré utiliser la contrainte, l’écrasement, la domination. Tout le monde a oublié que les peuples dignes ne s’écrasent pas. Ils finissent toujours par ressurgir de ce qu’on croit être des cendres. De nombreux exemples font légion à travers le monde.
Fausse a été aussi la démarche qui veut faire du Niger une nation en dehors de toutes les normes universelles. Une telle oeuvre devrait être le choix des peuples eux-mêmes. Un schéma théorique, fictif n’y arrivera point. On restera dans l’utopie jusqu’à la fin des temps.
Fausse est aussi la démarche qui veut fermer les yeux sur un peuple qui existe dans toutes ses dimensions géographiques, sociales et culturelles. Même si on s’efforce de lui enlever un contenu politique et économique. Le complot dont nous avons été victimes a ses ramifications dans tous les aspects de la vie d’un État. L’Armée, principale force d’exercice du pouvoir en Afrique, nous a été interdite. Même le service national nous est fermé. Tous les recrutements nous évitent et les quelques-uns qui y accèdent par accident, sont bien suivis et torpillés avant qu’ils n’accèdent à des grades qui les placeraient dans la hiérarchie militaire. Aujourd’hui, il y a moins de cinq officiers touaregs dans toute l’armée nigérienne.
Un seul a pu accéder à des fonctions politiques et administratives et cela aussi, dans le cadre d’une politique endormeuse et de figuration. Cette sous-représentation est aussi visible dans les rangs à basse échelle. Mais depuis le début de la guerre actuelle, le Niger ayant remarqué l’inefficacité de son armée contre nos positions, tend à enrôler des Touaregs de souche noire auxquels on présente les dangers d’un "retour de l’esclavage". C’est le seul cliché qu’on persiste à faire vivre et qui, de façon générale a été entretenu par le colonisateur qui voulait trouver à ses successeurs une raison de nous détester davantage afin qu’ils s’adonnent mieux à notre matraquage ; avec en prime tous les moyens "légaux" d’exercice du pouvoir. On ne reviendra pas sur ce sujet qui est aujourd’hui obsolète, n’ayant pas résisté à l’histoire. C’est de toutes façons le sort de tout mensonge.
Les analyses ci-dessus constatent l’état actuel du peuple touareg au Niger et ébauchent aussi les causes historiques de cette situation en prenant comme référence le début de l’ère coloniale, puisque nos problèmes y prennent leurs sources. Tout comme avec le colon français, l’administration et la politique utilisée vis-à-vis de nous n’a jamais été la même vis-à-vis des autres. Nous étions sous un régime spécial et les décisions prises sur nous suivaient un circuit spécifique. Bref, nous faisons l’objet d’un traitement particulier. Toutes ces particularités, toutes ces discriminations et tout ce talonnage assidu ont constitué une dynamite aux mains du Niger et ses dirigeants ont tellement mal manipulé celle-ci qu’elle a fini par exploser. Mais comble de malhonnêteté, les dirigeants et les peuples qui les applaudissent s’interrogent sur les raisons de cette explosion. Pourtant, ces peuples sont témoin de ce qui nous arrive, malgré leur conscience politique proche de l’indigence, et pour cause, l’ampleur des injustices qui nous ont frappés est si visible et si grande qu’on ne peut pas ne pas la voir. Qu’ils s’en détournent et doutent de la légitimité de notre révolte nous offusque profondément. Et cela risque de changer le cours des choses, car nous trouvons dans leurs attitudes une dimension raciale, ce que ne revêt point notre lutte. Pourtant nous dénonçons un système dont eux aussi ont à se plaindre dans une certaine mesure.
Après cette digression fort utile, nous examinons maintenant certains points culminants en aval desquels s’est précisée beaucoup plus l’attitude du Niger vis-à-vis de nous, les dirigeants prétextant y avoir trouvé la confirmation des mises en garde proférées par le colonisateur à notre propos.
Deux ans après avoir pris le pouvoir, le Président Seyni Kountché rencontrait une première contestation de taille. Un coup d’État était tenté en 1976, précisément en mars. Il échoue. A la base de ce coup de force, des hommes issus de plusieurs souches mais de conviction politique commune : l’hégémonie pointante d’un seul groupe ethnique dans les rouages de l’État doit être stoppée à temps. Parmi les putschistes, seuls les Touaregs constituèrent un motif de persécution généralisée de leur peuple dans sa globalité. Pour les autres, les conséquences s’arrêtèrent vite. Mais pour nous, elles vont se poursuivre pendant longtemps et vont provoquer l’exil cette fois-ci de cadres. Kountché en arrêta beaucoup et d’autres lui échappèrent en s’exilant. Le pays qui tout naturellement était mieux indiqué, c’est la Libye. Les critères ayant guidé ce choix sont profondément historiques. Le Président Kountché s’étant brouillé avec Khaddafi depuis peu, y avait vu autre chose. Cet événement va être le catalyseur, ou mieux une raison de plus d’une méfiance qui va s’accompagner d’actions incisives, nettes et en plein jour. Tout est légitime cette fois et Kountché va naviguer à découvert. Mais il ignorait que c’était à contre-courant et inévitablement le bateau va couler. On n’infléchit pas l’histoire.
Tous les déséquilibres socio-économiques et politiques décrits dans les pages ci-dessus sont le résultat de cette volonté politique d’anéantir les Touaregs, de les supprimer pour enfin souffler. Et pour mettre en oeuvre cette volonté et mieux gérer l’alerte provoquée par le coup de force de 1976, on décida d’affecter aux principales régions touarègues les hommes les plus durs du régime. Ils se relayèrent dans les départements d’Agadez et de Tahoua, noyaux dont la targuité est trop voyante. Les autres régions touarègues déjà diluées ont été jugées suffisamment hétérogènes pour inquiéter. L’astuce, comme nous l’avons expliqué dans les premières pages, consiste à dépeupler nos régions pour y transplanter d’autres populations. Dans l’Aïr où l’attrait existe déjà par l’essor économique créé pour elles, ces populations déferlent en masse ; parallèlement, on crée des conditions intenables pour les Touaregs afin de les pousser à s’en aller vers d’autres horizons. Dans ce cadre, on n’investit pas pour les populations locales ; on instaure une administration volontairement non adaptée ; on place une force de dissuasion militaire ; etc. Le plan marche et aujourd’hui c’est munis de ces preuves tronquées que les politiciens du Niger affirment souvent que les régions que nous revendiquons ne sont pas touarègues et que nous sommes intégrés. Voilà cette intégration que le Niger défend avec bec et ongles.
Dans l’Azawagh, région qui n’attire pas comme on le souhaite d’autres populations autres que nomades, la démarche fut différente. Ici, comme on ne peut pas diluer, il faut alors casser l’équilibre de la communauté dans sa forme structurelle et dans son homogénéité politique. On eut recours à la multiplication des groupes pour mieux les opposer et les diviser. Le pouvoir passait à travers les fissures classiques qui peuvent exister dans toute société, les accentua et les utilisa pour créer les antagonismes qu’il voulait. Très vite les Kel Azawagh se retrouvèrent en train de se couper l’herbe sous les pieds les uns les autres. Cette situation créa un climat explosif dans la zone où la course avait pour enjeu de se voir bien coté par l’administration. Pour ce faire, la coupe revenait à celui qui aurait le plus dénoncé l’autre auprès du Gouvernement. Le péché le plus grave qui devait être rapporté demeure le lien entretenu avec les frères en exil en Libye. La hantise des dirigeants du Niger à l’époque était la présence des Touaregs chez Khaddafi, ceux-là mêmes qu’on poussa à l’exil après le coup de force de 1976 et ceux que les sécheresses et la conduite de l’État pendant celles-ci amenèrent à émigrer vers le Maghreb et principalement vers la Libye entre la fin des années 60 et le début des années 70. Faut-il le rappeler, le Niger était en alerte et un dispositif conséquent était en place. Ce dispositif consistait en une surveillance permanente de tous les Touaregs. Cette attitude correspond à celle de celui qui aurait causé un tort et qui s’attend à tout moment à payer le contre-coup. Il faut dire qu’à cette période, la résistance et l’opposition n’avaient même pas pris forme de façon radicale. Mais le Niger lui créera, quelques années plus tard, toutes les conditions pour qu’elle naisse, par la persistance de la marginalisation et de la persécution quotidienne que vit chaque Touareg dans sa chair et dans sa conscience.
Cinq années après le coup de force de 1976, les enquêtes, les dénonciations, les mensonges de toutes sortes et de toutes parts, ont convaincu le Président Seyni Kountché de l’existence d’un complot touareg contre lui et il serait en préparation par un groupe de Touaregs de son entourage. Il s’était arrangé depuis peu à se les approcher pour mieux les surveiller et les prendre la main dans le sac. La psychose était vraiment à son paroxysme et le moindre bruit pouvait monter la surenchère et mettre le feu aux poudres. Alors un plan à grande échelle d’arrestations fut préparé. Il eut une faille et les Touaregs l’apprirent. Comme avec Kountché aucune explication n’était admise tant était forte sa conviction, la seule issue qui leur restait était la fuite. Ils s’organisèrent en un temps record et , une nuit, tous les Touaregs ciblés à l’échelle nationale s’éclipsèrent vers la Libye pour rejoindre leurs frères arrivés depuis des années. D’autres vagues les rejoignirent. Le président Kountché ne digéra jamais cet échec. Il n’arrivera pas à s’expliquer comment, compte tenu de la taille et de l’efficacité de ses services de police et de renseignements, les Touaregs qu’il avait ciblés s’étaient échappés avec une telle rapidité et une telle habileté qu’il en était resté abasourdi. Il y vit la main du diable. Cette fois-ci, nous prenions la décision d’entreprendre ce dont on nous soupçonne. L’opposition politique en vue de réclamer nos droits et la réparation des préjudices que nous subissons se forma et se radicalisa.
Nous sommes au début des années 80 et le sol libyen y était propice car de toutes façons une formation militaire était exigée avant de rentrer dans les rouages économiques de ce pays. Le mouvement était d’envergure puisqu’il regroupait tous les mécontents du Niger, mais dans une large proportion, il était constitué de Touaregs. Le Niger se sentira en danger avec ces derniers seulement puisque la conviction était qu’ils sont les seuls susceptibles de se faire aider par Khaddafi. Là, les dirigeants du Niger se tromperont sur toute la ligne.
On en était là quand survint la sécheresse de 84-85. Comme d’habitude, nos parents furent laissés à eux-mêmes. C’est l’occasion d’en finir avec eux. En plus des efforts intentionnels que les dirigeants déployaient pour nous affaiblir et nous soustraire toute capacité de résister ou de nous révolter, cette sécheresse était bienvenue pour parachever l’oeuvre. Elle eut le cortège de conséquences attendues et entre autres, elle provoqua un nouvel afflux d’exodants et d’exilés vers le Maghreb. Ils s’ajoutèrent aux précédentes vagues et radicalisèrent le mouvement. Trop, c’est trop en effet. Début 85, quelques jeunes gens décidèrent une visite à leurs familles dans l’Azawagh comme c’est de coutume. Il fallait apporter un appui financier à ces familles durement touchées par la sécheresse. Ils trouvèrent un spectacle désolant, révoltant. En prime aux pertes causées dans bétail par la calamité, une législation rigoureuse limitait au peu de bétail qui reste la liberté de mouvement de chercher d’autres pâturages. Cette même législation obligeait aux éleveurs un abattage massif en vue de rentabiliser leur bétail. Le vrai but visé n’était pas la rentabilisation, mais la diminution considérable de la seule source de revenus de nos parents, afin de leur donner le coup de grâce. Le cours du bétail chuta et provoqua la ruée des commerçants qui en profitèrent. Les éleveurs eux-mêmes rencontraient toutes les difficultés pour s’adonner à ce commerce, sans intermédiaires. L’homme de fer aux commandes du chef-lieu de département dont relève l’Azawagh, favorisait l’afflux et l’implantation des nomades peuhls qu’il dressait contre les autochtones. Toute cette situation créée à la faveur de la sécheresse de 1985 provoqua un violent désir de venger leurs parents chez les jeunes à l’esprit révolutionnaire. Ils décidèrent de regagner la Libye. Ils décidèrent à la volée de tirer la sonnette d’alarme avant de rentrer. Il faut alerter l’opinion internationale sur ce désastre et en même temps avertir les dirigeants du Niger que cela ne saurait durer.
La localité de Tchintabaraden écopa d’une raclée conduite et exécutée par des armes prises sur les forces de sécurité en place. Ils se replient en emportant ces armes et des munitions pour couvrir leur repli. L’Armée alertée s’amena sur les lieux. Un détachement appuyé par les éléments locaux investit la ville et ses environs. Une chasse aux sorcières débuta. Tout Touareg est appréhendé, torturé, flagellé et emprisonné. Un autre détachement partit à la poursuite du commando improvisé qui avait exécuté l’opération. Sur leurs traces, tous les campements trouvés par les militaires auront leur part d’humiliation, de rafales, d’arrestations et de tortures. Une partie du commando rattrapée et maîtrisée après une rude bataille dont l’Armée nigérienne gardera un souvenir des plus mauvais. En fait, ceux qui étaient restés combattre ont couvert la fuite de leurs camarades. Ils se rendront à l’épuisement de leurs munitions après une journée et demi de combat. L’intensité de la bataille, l’efficacité de cette couverture menée avec un nombre limité d’armement et de munitions ainsi que le nombre réduit des membres du commando, constituaient des indices auxquels les experts militaires du Niger ont donné leur importance, et au besoin, on l’amplifie pour montrer l’ampleur de la menace qui pèse sur le Niger, afin de justifier tous les abus commis et à venir. L’alerte se renforça et le dispositif déjà présent dans le Nord fut réajusté à la mesure de la menace désormais ressentie de façon plus prononcée.
Déjà en 1982, un imaginaire commando enflamma les esprits du côté des mines de l’Aïr. On donna à quelques soupçons et quelques indices mineurs la taille d’une invasion imminente du pays. Les victimes de l’alerte de 1976, de 1981, de 1982 et de 1985 resteront sous les verrous jusqu’en 1987. A cette date, le Président Seyni Kountché décéda. Nous espérions que ce serait la fin du cauchemar. Il fut vite remplacé par Ali Seïbou à la tête de l’État. Ce dernier, dans un souci de dénouer la crise généralisée créée par la dictature, adopta une politique de pacification, de décrispation comme ils aiment à l’appeler. Il relaxe tous les prisonniers d’opinion sans distinction. Il ferme les yeux sur les motifs et on pardonna même aux dangereux Touaregs.
Le nouveau Président Ali Seïbou affichait vraiment le renouveau. Pour enlever au régime sa dimension militaire, il fut mis en place un processus démocratique conduit par un parti unique. Légitimé par des élections organisée suite à l’adoption d’une constitution en septembre 1989, le Président Seïbou élu prit fonction légalement en décembre 89. Juste avant, il se rendit en Libye, foyer de l’opposition touarègue, pour nous convaincre que vraiment les choses ont changé et que le Niger nouveau fait place à tous ses fils sans rancune. Sur promesses rassurantes d’insertion et de vrais plans de développement de nos régions, notre retour au bercail fut organisé avec la complicité de la Libye et l’aide d’organisations internationales. Au passage, même ceux qui étaient en Algérie furent concernés par ce retour.
Nous avons cru pour la plupart à ce changement et nous avons mis fin à notre préparation militaire. Nous étions revenus sans arrière pensées. Mais ce qu’on va trouver au Niger n’est pas du tout différent de ce que nous y avons laissé des années plus tôt. La situation est pire qu’auparavant. L’astuce des dirigeants de l’époque était simple, elle revêtait seulement un aspect trompeur pour attirer l’oiseau vers l’appât. Lorsque nous étions sur notre terre d’exil, le Niger ne pouvait avoir aucun contrôle sur notre révolution. Il fallait trouver un moyen de nous ramener pour mieux nous contrôler, nous maîtriser et enfin nous détruire. Et le moyen était tout trouvé : la paix assortie des promesses de développement. Une sorte de pacte en quelque sorte. Tous les indices extérieurs manifestés par le pouvoir incitaient à la confiance, à l’espoir. Mais ce fut un plan insidieux qui a fini par donner son nom.
Toutes les promesses faites par les dirigeants n’ont pas été tenues ; les premières aides d’insertion débloquées par les organismes étrangers ont suivi le chemin habituel, c’est-à-dire détournées. Installés dans des camps isolés, dans notre propre fief, nous faisions l’objet d’un traitement spécial qui dénotait les vraies intentions des autorités. Notre espoir et notre confiance ont donc reçu en retour l’habituelle méfiance accompagnée de mesures de sécurité très strictes. Cette situation fut entretenue pendant des mois au bout desquels nous avons pris l’initiative de nous référer aux autorités locales, afin de nous enquérir du sort de l’aide qui nous était destinée et dont nous avions appris le déblocage. Ce geste ne fut pas apprécié et quelques uns de nos camarades furent arrêtés et conduits en prison. Il devint clair pour nous que les intentions du Niger vis-à-vis de nous n’ont pas changé d’un iota dans le sens qui nous avait été développé pour nous faire revenir. Bien au contraire, on voulait en finir avec nous. Nous décidâmes alors de repartir en exil, après nos maintes protestations et démarches de faire relaxer nos frères arrêtés depuis quelques jours.
A la suite d’une de ces protestations le 7 mai 1990, l’Armée se précipita sur les lieux à Tchintabaraden. Cette fois-ci, c’est une opération d’envergure. De toute façon le génocide a été préparé depuis longtemps. Des renforts sont arrivés de Niamey pour appuyer les éléments de Tahoua et ceux déjà présents à Tchintabaraden. Très vite, l’Azawagh fur quadrillé, passé au peigne fin. Objectif : les Touaregs et tout ce qui les symbolise. Il nous est extrêmement difficile de relater ces événements tant a été grande la douleur qu’ils causèrent et qui est encore présente en nous. Elle le restera longtemps. Toute la communauté touarègue est encore traumatisée et ne réalise pas quels peuvent être les mobiles ayant présidé à cette tragédie. Qu’est-ce qui peut pousser un pays à s’en prendre aussi violemment à une partie de sa population à laquelle il a déjà causé tous les préjudices possibles et qu’il prétend vouloir prendre en compte il y a juste quelques jours ? C’est certainement une volonté d’en finir une fois pour toutes. Après cette tragédie, est-il encore possible de songer à vivre ensemble avec des peuples qui l’ont cautionnée en soutenant ses instigateurs ? Dans notre situation au Niger, où les autorités ne mettaient même pas des gangs pour nous traiter, le simple silence des autres composantes du pays est condamnable. Et quand elles se mettent à approuver notre misère et nos malheurs, nous, Touaregs en prenons acte.
Les massacres de Tchintabaraden, perpétrés contre un peuple qui occupe les 2/3 du territoire national, deuxième en importance démographique malgré tout ce qu’on en fait croire, auront des conséquences sans limites sur l’avenir du Sahara central et ses appendices. Parce que nous Touaregs n’oublierons pas nos soeurs, nos mères, nos épouses, violentées et violées après avoir vu leurs enfants balayés par des rafales. Nous n’oublierons jamais nos campements, nos puits et notre bétail mitraillés au canon. Il nous coûte d’écrire ces lignes sur ces événements dont l’écho nous parvient encore.
Ces événements furent utilisés par les prétendues forces vives de la soi-disant nation, jumelés à un autre massacre dont les victimes ont été les étudiants, pour changer de main au pouvoir. On nous a promis la justice, au cours du rendez-vous historique de la Conférence nationale, où les peuples du Niger voulaient jeter les bases d’un État de droit. Avant ce rendez-vous, la justice nigérienne relaxa les Touaregs incarcérés pour atteinte à la sûreté de l’État suite aux arrestations de Tchintabaraden et suite aux rafles effectuées dans l’Aïr notamment à Iferwane en mars 90 et l’Azawagh. Les dirigeants du Niger ayant ordonné ces arrestations n’ont pas pu prouver ce dont ils accusent les Touaregs. Nous pensions que cela constituerait la preuve de la gratuité des actions de rejet, de marginalisation politique, d’abandon économique, d’anéantissement socio-culturel, dont nous avons été victimes depuis l’avènement du Niger et avant. Nous pensions que les autres peuples du Niger se sentiraient trahis et trompés par leurs dirigeants qui leur avaient menti à notre sujet. C’était l’impression qu’ils nous avaient donnée et nous avons pris part à la Conférence nationale en pensant que nous n’avions plus à démontrer notre bonne foi et notre volonté de vivre en symbiose avec les autres Nigériens. Le Niger qui devait naître de ce rendez-vous aura vu nos sacrifices en vies humaines, en exil, en pauvreté imméritée. Sans compter que nos régions et leurs richesses ont contribué aux bases premières de sa création en tant qu’entité géopolitique. C’est là toute l’ampleur de la méprise de ceux qui aspirent à y vivre en nous piétinant et en détournant les yeux de notre existence en tant que peuple avec ses dimensions géographiques, économiques, politiques, sociales et culturelles.
Toutes ces volontés mesquines ne devraient pas survivre à la Conférence nationale.
Mais malheureusement, tel a été le cas pendant son déroulement et durant les phases qui l’ont suivi. La justice que nos frères nous ont promise est restée lettre morte jusqu’à nos jours. En effet, "le problème touareg" inscrit à l’ordre du jour de la Conférence nationale sous le titre pudique et fallacieux "d’événement de Tchintabaraden" a été totalement escamoté et jeté aux calendes grecques. Ainsi, plusieurs officiers et hommes politiques et intouchables avaient trempé dans cette horrible affaire.
La commission crimes et abus politiques a vu ses recommandations relatives à la mise en accusation de ces responsables rejetées par la Conférence nationale sous prétexte "qu’ils ont agi dans l’exercice de leurs fonctions"... Voire !
Le Capitaine Maliki, héros de son état fut acclamé par la salle lorsque avec le plus grand mépris, il exposait comment il a mené sa sale et ignoble besogne, et surtout quand il a décrit la manière macabre dont il a achevé le vieux Abdoulmoumine qui agonisait suite aux tortures subies.
A défaut de concrétiser nos espoirs d’être enfin compris et pris en compte, la conférence aurait dû au moins arrêter et juger tous les responsables des massacres de Tchintabaraden dont tout le monde a reconnu l’ampleur et la gratuité. Ils sont pourtant connus. Leurs fautes aussi. Pourtant ils courent encore, ou mieux, ils vivent en toute tranquillité au Niger sans regrets ni remords. Les Nigériens ont renoncé à les punir. Pire, ils les comprennent, les approuvent et les félicitent pour la besogne dont ils s’étaient chargés.
Que nous reste-t-il après avoir compté sur la fraternité, la compréhension et l’appui et qui finalement n’ont pas été au rendez-vous ? Imaginez l’ampleur de notre déception quand nous nous étions touchés les coeurs et le sang et que nous n’y sentions pas les bons sentiments que nous sommes en droit d’attendre de nos frères. Et en prime, on pousse l’audace jusqu’à mettre en doute la légitimité de nous révolter et de réclamer nos droits.
Qui nous reste-t-il pour nous défendre ? Devons-nous renoncer à l’existence ? Nous devrions peut-être demander à la terre de s’ouvrir pour nous engloutir !!! Non, on se battra jusqu’au bout. Que ceux qui nous ont causé tous ces préjudices s’apprêtent, la guerre ne fait que commencer. Parce que, voyez-vous, les Touaregs lassés par tous ces espoirs déçus ont cherché les canons et les roquettes eux aussi. Nous reprenons les mêmes qui ont tué nos soeurs et nos mères, ceux-là mêmes qui voulaient nous assujettir. Partant de la déception née de la Conférence nationale et au regard de l’expérience que nous avons de notre "pays", nous avons compris que la lutte armée est la seule solution qui vaille devant tant d’injustice, de mépris et d’exclusion. Ainsi naquit le FLAA fin 1991, premier noyau de la résistance armée. Dès lors la Résistance Armée tirera du Niger et de ceux qui l’avalisent, les droits à la vie et à la décence des Touaregs, par les arguments des armes et des verbes. Après avoir suspendu notre Révolution depuis 1918, suite à la résistance que nous opposâmes à la France, nous avons vécu près d’un siècle de colonisation dont la dernière, c’est-à-dire celle d’aujourd’hui, est le prolongement de la première. Pendant toute cette durée, nous avons attendu une amélioration et notre attente a été ponctuée de tous les abus développés ci-dessus. Eh bien, pour le reste de notre vie, nous avons pris la ferme décision de déterrer la hache de guerre. Nous reprenons le flambeau de notre Révolution.
Cependant, nous avons maintenu jusqu’ici une ouverture vers une solution pacifique et durable, afin d’entendre ce que nous proposent les dirigeants politiques du Niger et les autres composantes du pays.
En effet, dès janvier 1992, la Résistance Armée n’a ménagea aucun effort pour démontrer la volonté d’aller vers la paix avant d’arriver à un point de non-retour. Cette volonté, nous l’avons aussi prouvée par notre conduite et le comportement de notre Armée, qui est restée maîtresse d’elle-même en dépit de la poursuite jusqu’à nos jours des massacres de nos populations par l’Armée nigérienne. Les instances dirigeantes de notre Révolution ont accepté une trêve dès mai 1992, trêve au bout de laquelle les autorités du Niger ont persisté dans la mauvaise volonté et en ont profité pour rééquiper leur Armée qui est partie buter contre nos positions. Après une activité militaire intense qui a duré des mois, les dirigeants du Niger se sont rendus compte que la solution militaire ne peut pas venir à bout de notre détermination. Ils ont alors opté pour une autre solution. Il faut maintenant persécuter l’élite touarègue qui prétendument nous épaule. Le pouvoir nigérien , à travers "sa troupe" manipulée et enragée, arrête systématiquement toute l’élite touarègue et autres en les accusant de connivence avec la Résistance Armée. Ce plan machiavélique avait pour objectifs, entre autres :
- les otages ainsi faits par le pouvoir devaient servir d’arme de chantage pour obtenir la libération des prisonniers de guerre détenus par la Résistance
- créer un climat général de tension pour déboucher sur une guerre civile
- écarter tout Touareg susceptible d’être élu dans l’échiquier politique nigérien à la veille de la mascarade d’élections en perspective.
Dans le même ordre d’idées, la Cour Suprême refusa sans façon toute candidature aux Touaregs à ces prétendues élections. Après de multiples pressions de l’opinion internationale, certains furent libérés provisoirement et d’autres séquestrés pendant un mois par une seconde troupe montée par le pouvoir constituée par des prisonniers de droit commun cette fois-ci. En fin de compte, les conséquences de cette triste épopée de notre peuple furent :
- l’exclusion du peuple touareg de tous les scrutins
- le perte des quelques rares emplois qui assuraient la subsistance de certaines familles
- la dislocation du tissu social touareg entraînant un exil massif
- l’humiliation des quelques rares responsables politiques et coutumiers
- l’aiguisement de la haine et de la méfiance entre les peuples, ayant entraîné des affrontements meurtriers.
Le clou s’enfonce complètement. Au mépris des droits de l’Homme et de leurs promesses de négocier vers une solution pacifique, les autorités politiques du Niger et leur Armée ont continué à avoir un comportement contraire à la conduite normale d’un État qui se respecte. Après cette campagne, qui montra une fois de plus la réelle volonté du Niger à l’opinion internationale, notre Résistance Armée est toujours là intacte, égale à elle-même et fidèle à sa ligne de conduite. Comble de mauvaise foi, les éléments de forces de sécurité et de défense que nous avons fait prisonniers dans nos différentes opérations commando, ont continué à être appelés "otages". La terminologie classique utilisée en situation de guerre est ignorée à dessein pour donner une autre dimension à notre lutte. C’est certainement pour cette raison, d’ailleurs les pouvoirs en place et l’Armée ne le cachaient pas, qu’une partie de la population touarègue a été prise en otage pour fléchir nos positions et faire libérer les prisonniers que nous avions pris armes à la main. Est-ce que le Niger est prêt à tout moment à peser sur les Touaregs pour sauvegarder "ses intérêts" ? Brandir en bouclier sa propre population est pour nous une preuve supplémentaire que pour le Niger, les Touaregs ne représentent rien. Et cela nous conforte dans notre volonté de chercher au peuple touareg un bien-être et une autre structure politico-administrative, autre que celle qu’il a connue jusqu’ici. Nous lutterons contre cette volonté manifeste du Niger de maintenir les Touaregs dans le statu quo.
Malgré toutes ces contradictions et tous ces revirements qui ont caractérisé l’attitude des autorités du Niger, même après que nous eûmes fait preuve de disponibilité et d’esprit d’ouverture, la Résistance Armée a continué à faire des concessions. Nous avons en effet suspendu à maintes reprises nos activités militaires pour permettre l’avancement du processus de paix. Nous avons observé des trêves unilatérales pour apaiser le climat. Enfin, marque tangible de bonne volonté, nous relaxions en avril 1993 tous les prisonniers de guerre que nous détenons. Ces derniers témoigneront eux-mêmes après leur libération de l’excellent traitement dont ils ont bénéficié au cours de leur détention, démentant ainsi tous les mensonges entretenus par les autorités à ce sujet.
Pendant tout ce temps, l’Armée circule entre les campements de nos parents pillant, torturant, massacrant hommes et bétail. Cette situation demeure encore. Le Gouvernement le sait. Et nous, nous continuons à tenir la bride à notre Armée qui voit chaque jour l’Armée nigérienne se replier sur leurs parents à chaque fois qu’elle essuie une défaite face à elle. Nous ne pouvons pas garantir la pérennité d’un tel contraste. Il est préférable qu’on nous évite l’obligation d’une réplique. Elle sera à la mesure de ce que subissent nos populations. En d’autres termes, il faut qu’on nous épargne de revêtir un aspect racial à notre lutte. Qu’on cesse de vouloir nous conduire vers cette extrémité.
Nous ne pouvons pas terminer cette rétrospective, fort incomplète d’ailleurs, sans évoquer la prétendue démocratie en vogue au Niger. D’emblée, la Résistance Armée et par delà, les Touaregs, disent sans détours qu’ils n’y croient guère. Dans la forme comme dans le fond. Dans sa forme, il faut rappeler que notre peuple n’y a pas prit part. L’élite du peuple était sous les verrous au moment de tous les scrutins ; qui d’autre peut les y représenter ? Pas les membres des autres composantes quand même !!! Ils ont applaudi son massacre, sa marginalisation, tous les abus qu’il a endurés. Nous n’oublions pas. La masse populaire touarègue n’a pas voté non plus. Qu’on se réfère aux taux de participation dans les régions touarègues. Ils reflètent ce que les Touaregs pensent de cette démocratie tronquée. Ils n’amèneront pas au pouvoir des gens qui vont les égorger demain. Ils ont cessé de croire aux mirages et aux promesses laissées lettre morte. Bref, ils ont enregistré les leçons du passé. Si seulement on leur donnait la parole... !
Dans le fond, cette démocratie ne peut pas faire vivre un mort-né. Elle a satisfait en partie l’aspect théorique d’une structure. Mais elle n’y insufflera pas un souffle, car il y a encore des clivages, des non-dit. Elle a éludé trop de questions vitales. Les principales peuvent se résumer ainsi : faut-il reconduire cette forme d’État qui a déjà montré toutes ses limites ? De quelle manière les composantes de ce pays vont-elles participer, en toute égalité, en restant elles-mêmes, dans le cours de la construction de la future nation, dans un jeu franc sans accrocs ?
Comment le Niger compte-t-il développer cette richesse qu’est sa diversité, dans les dimensions géopolitiques, économiques et socio-culturelles souhaitées ?
En cherchant à répondre à ces questions, la Résistance Armée dans le cadre de sa lutte de défense des intérêts du peuple touareg a exploré en toute lucidité toutes les voies. Il ressort de cette réflexion menée par des Nigériens, qu’il n’y a qu’une seule voie qui reste au Niger pour sauver les meubles, comme on dit : prendre résolument le chemin d’une nouvelle forme d’État. Une forme d’État qui permettrait à tous les peuples du Niger d’être maîtres de leur vie dans toute son étendue politique, administrative, économique, sociale et culturelle. Leur laisser la latitude, le choix de la forme d’adhésion au projet de nation. C’est cela que la Coordination de la Résistance Armée (CRA) appelle Programme cadre de la Résistance.
C’est ainsi que le définit la CRA et l’exige dans l’état actuel du Niger s’il désire sauvegarder son unité. De toutes façons, avant que cet espace ne s’appelle Niger, c’est-à-dire avant cette grande et malvenue ingérence qu’on appelle colonisation, ce mal du siècle, l’espace géopolitique ainsi nommé était fédéré. Malgré l’indépendance des entités qui le composaient et qui le composent encore, elles entretenaient des relations, même si elles se faisaient la guerre quelques fois, comme se l’étaient faite les entités qui composent les USA d’aujourd’hui. Avant la France, cet espace était partagé par des frontières respectées et entretenues par ces peuples. Sans son intervention, ces peuples allaient tout droit vers une nation moderne et forte. C’est fort de cela que la CRA propose un retour aux sources sans accrocs majeurs. Ce qui facilité les choses, c’est qu’au Niger, tout le monde connaît chez lui. Et tout le monde vit son moi à lui depuis toujours. Pourquoi ne pas le vivre sans se cacher, sans en avoir honte et sans piétiner l’autre, afin d’aller avec lui vers un objectif commun ? Dire cette vérité n’est pas du tout antipatriotisme. Alors rétablissons les choses en songeant à ne pas oublier l’objectivité, l’honnêteté intellectuelle et ne pas blesser l’histoire et la géographie. C’est l’option que proposent les Touaregs aux autres Nigériens et c’est comme cela qu’ils entendent vivre au Niger et participer à la réalisation de cette nation qui doit enfin commencer. Si les autres peuples le désirent, c’est tant mieux. Dans le cas contraire, la CRA aura au moins le mérite de l’avoir proposé et les chemins se sépareront. Ce serait dommage. On aura raté le tournant.
Voilà les lignes qu’il faut lire et comprendre dans leur essence, afin de saisir la vérité de notre lutte et le sens du Programme cadre de la Résistance qui syncrétise les revendications de la CRA. Ce programme cadre s’étend sur les points suivants :
- Un redécoupage des Régions afin de rétablir la vérité historique et géopolitique, et que chaque groupe au Niger retrouve son milieu authentique ; pour qu’enfin soient identifiées clairement les Régions, ce qui mettrait fin à la dilution actuelle et limiterait les empiétement intempestifs à l’origine de frictions fréquentes et d’imprécisions administratives et politiques.
- Pour les Régions touarègues qui seront dégagées par ce redécoupage et que la CRA revendique, c’est-à-dire tous les appendices de l’Aïr et de l’Azawagh dilué à dessein, dans les actuelles régions de Zinder, Maradi et Tillabery, nous exigeons des structures politico-administratives et socio-économiques spécifiques autonomes et gérées par leurs dignes fils. Elles auront à l’échelle nationale une représentation proportionnelle à leur importance et qu’elles se choisiront en toute liberté. Les détails de ces structures sont donnés dans le Programme cadre ci-joint, leur tracé est fourni en annexe. Elles auront les dotations en budget, en cadres techniques, en force de sécurité et de défense, dans les proportions développées dans le Programme cadre.
- La CRA exige l’identification, l’inculpation et le jugement des responsables de tous les massacres perpétrés contre les Touaregs et principalement ceux de Tchintabaraden de 1990 ; La réhabilitation et le dédommagement des victimes ainsi que les faits de guerre dirigés contre les populations touarègues depuis le déclenchement du conflit. Un comité d’enquête international et neutre doit être créé à cet effet.
- Toutes ces revendications seront obligatoirement entérinées et consignées dans la Constitution du Niger, qui sera alors révisée et reprofilée en conséquence. Il est clair et nous l’avons déjà dit à maintes reprises, que le préalable fondamental et incontournable demeure la démilitarisation complète et immédiate de toutes les zones touarègues, ainsi que le désarmement des milices armées montées et équipées contre les populations touarègues auxquelles elles ont causé tant de préjudice allant du pillage, la calomnie mensongère, aux massacres. Les responsables de ces milices et ceux qui les ont montées doivent être identifiés et punis. En effet, dans leur politique de destruction des fondements de notre peuple, les dirigeants nigériens ont mis en place ces milices armées pour :
- créer un conflit ouvert entre les communautés du Nord et détourner ainsi la Résistance de ses objectifs ;
- créer un climat d’insécurité général dans le Sahara central aux fins de dresser les pays riverains du Sahara contre les Touaregs.
En tout état de cause, la CRA met en garde les pouvoirs nigériens sur l’impossibilité d’atteindre tout développement dans la politique d’écrasement d’identités et du refus du droit à la différence, constituant jusqu’ici la règle politique en vigueur. Par conséquent, nous refusons fermement toute forme de recolonisation du Nord par le Sud.
Février 1994