Dès son arrivée au pouvoir, la junte militaire avait fixé des objectifs nobles qui devaient permettre au pays de retrouver une vie politique et sociale plus sereine. Trois axes d’action étaient annoncés qui devaient caractériser la période de transition et préparer le pays au retour à une vie normale : la réconciliation des Nigériens, l’assainissement de la vie économique et politique, la restauration de la démocratie.
Le choix de ces trois volets supposait un volontarisme et une capacité politique que la transition n’a pas voulu ou pu se donner par la suite. Déjà, au départ, pour la « Transition », s’attaquer à des chantiers aussi lourds et en même temps se dépêcher de rendre le pouvoir aux personnes qui ont géré le pays pendant vingt longues années et sont collectivement rendues responsables de ses difficultés actuelles en matière de mal-gouvernance révélait une contradiction flagrante qui n’a pu être réduite depuis.
Aujourd’hui, force est de constater que le bilan de cette « Transition » est pour le moins mitigé. La commission de moralisation, censée faire le ménage dans la vie publique et permettre ainsi à l’Etat de reprendre un fonctionnement régulier et transparent, a brillé par son incapacité à traiter les gros dossiers, dossiers, pourtant sur la place publique et sur lesquels les Nigériens attendaient des actes, car ils mettent en cause des leaders importants de la classe politique. Ces dossiers ayant été mis de côté purement et simplement, la commission s’est contentée de manœuvrer à la marge sur des manquements secondaires et touchant des personnalités moins influentes et, surtout, moins protégées par le système.
A ce jour, cette commission a fait plus de dégâts dans la cohésion et l’unité nationale qu’elle a été utile à la moralisation et à la consolidation de l’Etat de droit. Cela pourrait avoir de graves répercussions sur l’autre volet de cette transition, à savoir la réconciliation entre les Nigériens. Réconciliation qui aurait supposé un courage politique et une vision plus affirmée de l’avenir souhaitable pour le pays. La « Transition » aurait dû s’attaquer aux affaires qui empoisonnent la cohésion nationale et freinent la marche du pays vers un mieux-être. Il s’agit notamment des injustices commises au nom de l’Etat et du comportement délictueux de certains hommes publics.
Il est d’ailleurs surprenant que des personnalités politiques cherchent aujourd’hui à faire juger Tanja Mamadou, alors que, si la justice devait être réellement en action, peu de ceux qui aspirent à la magistrature suprême échapperaient à une condamnation. Incarcérer Tanja aujourd’hui, pendant que les élections se déroulent, relève de la diversion si ce n’est de l’inconscience. Les Nigériens ne sont pas dupes. Ils n’ignorent pas hélas que cette curieuse urgence qui consiste à transférer Tanja en prison cache une logique de règlement de comptes qui conforte les pessimistes dans leur scepticisme quant à une évolution vers plus de stabilité et de justice.
Depuis vingt ans, le pays a connu des affaires beaucoup plus graves pour sa cohésion et sa stabilité que le Tazarche, mais aucun de ses accusateurs d’aujourd’hui n’a désavoué ses méthodes et ses actes. Cela jette un discrédit sur les arguments de ceux qui l’accusent aujourd’hui. Le seul reproche que la classe politique pouvait faire à Tanja était son entêtement à vouloir prolonger son mandat. La gestion qu’il a faite des affaires du pays a été largement approuvée et partagée par elle. Le reste n’est qu’hypocrisie et manigances…
Au terme de cette période de « Transition », le pays, au lieu d’avancer vers la structuration d’un Etat de droit, continue à se décomposer dans les esprits, et la corruption apparaît de plus en plus comme un fonctionnement ordinaire des institutions de la République. La junte militaire n’a apporté aucune innovation susceptible de corriger les anomalies qui sont à l’origine de l’instabilité des institutions de l’Etat et du pays. Tout se passe comme si cette « Transition » n’était faite que pour amuser la galerie pendant que les vraies décisions se prennent ailleurs.
Ainsi, aucune des structures mises en place pour gérer la « Transition » et mener le pays vers une vie politique apaisée n’a fonctionné selon les objectifs de la junte. La junte s’est contentée de faire de la « com. », elle n’a pas agi réellement sur les fléaux qui sont à l’origine de l’instabilité politique du pays. Sur ses trois axes d’action, la junte n’a pris aucune initiative qui aurait pu impulser une nouvelle dynamique dans la gestion des affaires du pays.
Les conditions d’organisation d’un référendum pour le moins ridicule, dont personne ne voyait la nécessité, car le résultat était connu d’avance, constituaient déjà une indication pour la suite. Aucun parti politique d’envergure n’avait réclamé un débat sur la Constitution. Les modifications apportées au texte initial ont montré la légèreté de certains et illustré l’opportunisme de beaucoup. Les missions d’explication qui ont sillonné le pays étaient destinées non pas à susciter le débat, mais à faire connaitre les décisions des autorités de la transition.
Il ne faut pas se leurrer, la seule différence entre la VIe et la VIIe République tient plus à la position de la fameuse communauté internationale qu’à des considérations démocratiques ou de bonne gouvernance ! Et les positions de la communauté internationale obéissent rarement aux impératifs affichés. L’opinion nigérienne n’a qu’une prise limitée sur les évolutions en cours.
Dans la réalité, le coup d’Etat du 18 février ressemble plus à une révolution de palais qu’à un acte destiné à restaurer une démocratie qui est encore un idéal. Des personnalités de premier plan sous Tanja ont conservé, voire renforcé, leur influence dans le système. Et d’autres ont eu droit à un traitement de faveur. Cela amoindrit sérieusement les arguments et la crédibilité des partisans d’un procès de l’époque Tanja. En effet, si un tel procès devait avoir lieu de manière sérieuse et impartiale, beaucoup des présidentiables d’aujourd’hui seraient éclaboussés et disqualifiés.
Les institutions de la transition n’ont pas brillé par leur impartialité et souffrent des mêmes insuffisances qui gangrènent la vie publique du pays depuis la Conférence nationale. L’image de la justice ne sortira pas indemne d’un traitement sélectif des affaires et des dossiers en attente.
Le général Djibo Salou n’a pas démérité, mais il a dû faire face à un système qui ne peut, à l’évidence, pas être réformé en une petite année. Aujourd’hui, il devra passer la main sans trop donner l’impression qu’il a assumé un coup d’Etat pour rien. Car le Niger n’a pas un nouveau visage et tout est en place pour que les mêmes travers reprennent de plus belle après la « Transition ». Les acteurs sont les mêmes et les pratiques politiques ne semblent guère sur la voie du changement. Rien ne permet, en effet, de penser qu’une VIIIe République ne soit pas déjà dans certains esprits pour venir « rectifier » une trajectoire qui n’a, en réalité, jamais été définie. On assiste encore à des jeux de clans qui se disputent le pouvoir au sein d’une classe politique qui peine à créer les conditions de son renouvellement.
Abdoulahi ATTAYOUB
aabdoulahi@hotmail.com
Lyon (France)