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Gaoussou DIAWARA - Bamako Hebdo, 17/04/2010

Le théâtre africain à la croisée des chemins : Pour un développement dans l’équilibre

samedi 17 avril 2010

L’on peut comparer le théâtre africain à une vieille roulotte qui a traversé des siècles pour accompagner les peuples en leur servant de miroir social. De l’antiquité à l’époque contemporaine, le théâtre est demeuré et demeure le doyen des arts et participe à ce titre au processus de l’amélioration de la condition humaine. Au Mali, de tout temps, en tout lieu, les arts scéniques ont toujours aidé l’humain à se dire, à dire l’autre pour la sauvegarde des vertus du dialogue social, au nom du développement dans l’équilibre.

La mission sociale du théâtre

En Afrique, le développement social, dans l’esprit le plus juste de ce vocable, ne saurait se limiter à la seule satisfaction des peuples sur le plan des besoins matériels. Il vise surtout à l’équilibre entre le quantitatif et le qualitatif. C’est au service de ce concept que le théâtre s’inscrit. Le théâtre c’est l’œil social du miroir. Sans théâtre, l’Afrique est une école sans conseiller pédagogique, un " enfant "sans marraine. Le théâtre détecte, alerte, consolide propose et projette par l’équilibre des extrêmes.

A ce titre, il demeure une industrie qui se développe en favorisant le développement lui-même, pris dans sa globalité. Il n’est pas que pur esprit. Il investit surtout la vie, avec ses joies et ses peines, ses douleurs, ses souffrances, ses lumières. Aujourd’hui, tous les ingrédients technologiques et scientifiques sont réunis pour l’avènement du bien-être de l’Afrique. Mais l’absence de la dimension spirituelle à ces ingrédients fausse l’articulation entre l’humain et son équilibre. C’est dire que sans des synergies appropriées entre les acquis scientifiques et les valeurs éthiques, l’humain sera absent dans l’homme africain. Le théatre a pour mission de juguler la misère humaine. Cette mission sous-tend sa sémiotique et sa sémiologie. La communauté africaine nécessite l’apport du théatre pour la prévenir contre l’attirance du trou noir que les astrophysiciens rattachent à la Supernova. Dont le symbole est dans l’éclatement de toute conscience morale en l’humanité. La synovie entre le matériel et l’éthique se concrétise dans la pulsion théâtrale en Afrique.

Le théâtre africain, un tout harmonieux

En Afrique, le théatre soulage l’humanité souffrante perdue dans les savanes, les forets, les déserts. Parce qu’il parle à la surface sociale. Il est le relais entre la vie et la mort. Dans son message, la vie est espoir, les morts se mêlent aux racines des arbres. Les paysages sont des témoins, des yeux. La terre. Le ciel et la mémoire se parlent dans un débat tourné sur l’avenir. A ce titre, le théâtre africain s’ouvre sur l’épistémologie et l’anthologie. Il n’est pas un ret pour mauvaises consciences, mais regard sur la condition humaine, sur notre pauvreté spirituelle.

En Afrique, l’action du théatre s’opère avec le concours de la culture, de l’écologie et de l’économie. Le théatre africain n’est pas utopie dans son ambition à refaire le monde, à repenser nos erreurs au chantier du développement. Il est phare sur le développement qui vaille, celui de l’équilibre, auquel nous nous identifions, dont nous nous revendiquons, que nous approprions. L’homme africain a beau maitriser le cours impétueux de l’existence, du fleuve terrestre et sidéral de notre galaxie, il lui manque le sens du " moi " dans sa quête de l’absolu. Le théatre lui fixe son repère. Cet art constitue véritablement l’un des noyaux durs de notre identité, l’un des révélateurs de la permanence de nos traits culturels.

En Afrique, l’avènement d’un nouvel ordre économique et culturel nécessite la promotion du théâtre. Support naturel du progrès, ce média traditionnel vit aujourd’hui une problématique liée à une série d’interpellations.

Conflits entre formes d’expression

La fonction communicative du théâtre africain sur le " frère" du village est confrontée au message théâtral congelé de la télévision et de la radio, bien que ce dernier soit fondamental en d’autres lieux. Les images et les sons en boite jouent sur les veillées traditionnelles, sur l’art des conteurs et les prestations des " Koroduga " et autres " Koteden ", acteurs attitrés du monde rural. S’appropriant leurs rôles, l’image et le son se doivent de puiser dans les richesses culturelles de leur terroir au risque d’appauvrir l’Afrique et de provoquer la faillite d’une tradition qui rassemble, soude et apaise.

Le théâtre Africain se trouve acteur de la situation conflictuelle de l’écriture et de l’oralité. Le paradoxe de la survie de la mémoire collective de nos peuples, de leur imaginaire ne peut s’obtenir que dans une mue en texte écrit. Or en Afrique, tout ce qui est écrit est mort. Il ne vit plus, comme Protée qui se métamorphose à sa guise. Une parole mise au fer, saisie à l’ordinateur est désormais structurée. Elle n’est plus libre. La création africaine, à travers ses chants, ses danses, ses récits de chasse raconté lors des veillées, se caractérise par le débordement, tel un fleuve en crue. Comment réduire une danse d’une matinée en un essentiel de cinq minutes ? Si l’Occident structure, l’Afrique libère.

Mais peut-on concilier les deux formes ?

La littérature dramatique africaine, en élaguant sa forme populaire multiforme et ses textes initiatiques, pour accéder à l’édition ne perd-elle pas des deux côtés ?

L’absence de données comptables et l’inexistence de la tradition de lecture, due à l’obscurantisme qui prévaut encore avec l’analphabétisme, ne va-t-il pas appauvrir les techniques traditionnelles de la scène africaine ? Structurer, libérer, ou procéder au syncrétisme ?

Comment concilier sans esprit d’initiative, la proie et l’ombre ? Devant l’avancée de la mondialisation sans frontière des cultures, face aux mutations sociales et économiques annoncées, la substitution effrénée, furieuse de la vie urbaine à la société traditionnelle ancienne ne nécessite-t-elle pas une approche plus réfléchie et adaptée ?

Ce que l’Occident résume en un mot, comme la mort ou l’amour, l’Afrique le commente des jours.

Avec la standardisation des industries culturelles, les valeurs de la communication traditionnelle ne s’effectueront-elles pas avec le silence des griots et le désert que laissent les anciens ? L’Afrique reconnaitra t-elle demain son patrimoine et son héritage dans la civilisation de l’écriture, du son et de l’image ?

A suivre…

Pr. Gaoussou DIAWARA


-  Spectacle de "TAMAT", avec des jeunes de Kidal, fête du Chameau à Tessalit, 30-12-2009

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