L’affaire du cargo qui a été trouvé calciné vers Tarkint en début novembre n’a pas fini de faire parler d’elle. Les médias du monde en ont parlé et en parlent encore, du Dauphine Libéré au Figaro en passant par le Guardian de Londres, le Washington Post et même la presse angolaise !
Le Mali aura été rarement ainsi médiatisé depuis plusieurs années. Une centaine d’articles de la presse internationale et nationale plus tard, quels sont les faits ? Quelles sont les interprétations ? Comment le Mali officiel et celui de la rue ont-ils réagi à cette affaire ?
Les faits
De source sécuritaire, le 2 novembre, lors d’une patrouille de routine, les forces de sécurité basées dans la Région de Gao découvrent une carcasse d’avion dans les alentours de Tarkint, une commune rurale disposant d’une garnison de gendarmerie à moins de 100 km de Gao. La hiérarchie est informée à Bamako et les plus hautes autorités informées à leur tour exigent plus d’informations. L’équipe de Tarkint fait des photos, note les spécifications de l’avion, ramasse sur les lieux quelques indices, notamment des boîtes utilisées de conserve (thon à l’huile) made in Vietnam et des bouteilles « Maltin » made in Venezuela.
Tous ces éléments sont acheminés à Bamako entre le 3 et le 4 novembre, et tout de suite, nos autorités mettent certaines chancelleries dans le coup. Leur expertise, nous confie notre source, était requise pour accélérer l’enquête que l’Etat avait décidée. Etaient concernées, notamment les chancelleries américaine, française, espagnole et algérienne. Fallait-il faire un communiqué public sur l’intrigante découverte ? La partie malienne choisit la discrétion pour dit-elle protéger le secret de l’enquête. Celle-ci ne restera pas longtemps un secret. Quarante huit heures plus tard, un quotidien de la place révèle l’affaire, suivie quelques jours plus tard de deux autres quotidiens de la place, avant à la mi-novembre, la déclaration fortement relayée du bureau dakarois des Nations- Unies contre la drogue et le crime.
Cette déclaration n’utilise pas le conditionnel. L’avion, un boeing, est parti du Venezuela avec à bord de la cocaïne, au moins de la cocaïne, renchérira l’agence onusienne peu de temps après. L’avion est-il parti du Venezuela ? Les sources sécuritaires interrogées sont formelles sur une chose : il est bien parti de l’Amérique Latine, mais l’autorisation de vol de l’appareil correspondant aux mentions relevées sur l’épave de Tarkint mentionne le trajet Panama-Bamako. La date du vol n’aurait pas été respectée et l’avion se posera à Tarkint plutôt qu’à Bamako et, pour nos sources, ce n’était certainement pas une erreur de navigation.
Tétanisée par la fuite inattendue de l’information, une fuite voulue, pensent nos informateurs, la partie malienne pare au plus pressé. Dès son retour du Qatar, Amadou Toumani Touré se prononce et explique que l’absence de publicité était motivée par les besoins de l’enquête. Un communiqué du gouvernement tombe tout de même annonçant l’ouverture d’une enquête internationale demandée auprès d’Interpol et nationale par la Commune III pour situer les complicités intérieures éventuelles. Le tumulte continue et dans la foulée, le Sadi, parti d’opposition produit un communiqué qui trouve suspect le long silence des autorités et exige une enquête parlementaire pour que la nation soit mieux informée.
Inconnues
Le rôle du Maire de Tarkint. L’accident remonte t-il à bien avant le 2 novembre comme semblent le penser certains ? Possible. Le fait est que la découverte officielle de l’épave date du 2 novembre. Les témoignages de bergers recueillis par les enquêteurs ne permettent pas de situer avec plus de précision la date probable du crash. Des habitants de la zone auraient, en tout cas soutenu avoir entendu comme un bruit d’explosion venant de l’aire d’atterrissage improvisée. Celle-ci aurait-elle été préparée et grossièrement « balisée » comme l’a suggéré un confrère panafricain par Baba Ould Cheickh, maire de Tarkint, homme d’affaires et de médiations sensibles ?
L’incontournable arabe connaît le désert comme sa poche et a été de toutes les négociations pour les libérations d’otages gardés dans le Nord malien, de 2003 avec les otages allemands à 2008 avec les otages canadiens. Il agira toujours avec discrétion et tact et ne laissera transparaître sa déception qu’une fois avec l’affaire des Canadiens révélée, il y a un trimestre par le Mail and Guardian. « Je démens catégoriquement avoir préparé quelque piste d’atterrissage que ce soit. Vous êtes d’ailleurs le premier à m’en informer et s’il vous plaît envoyez-moi le journal qui le dit par le car de demain, je vous rembourserai », me dira le Maire indigné. Ce qu’il me dira recoupe les informations sécuritaires : il a été sur les lieux le même jour que l’équipe d’enquête et à la demande de celle-ci qui l’informera de l’incident.
Il s’y rendra mais reconnaît que comme presque tout le monde, il avait eu les rumeurs sur « le grand bruit » entendu autour de Tarkint par les bergers ! La vérité, nous dira un ressortissant du Nord qui suit particulièrement la question sécuritaire, c’est que Baba Ould Cheikh, est l’homme à abattre pour les Algériens s’inquiétant de ce que les négociations pour la libération des otages ne soient monnayées et les recettes utilisées dans les moyens de guerre des terroristes contre l’Algérie.
L’itinéraire de l’avion, le sort de la cargaison et de l’équipage. Le plan de vol de l’avion que nous avons vu de nos propres yeux mentionne bel et bien la Guinée Bissau comme point d’escale, certainement pour le refuelling. Ce qui suppose que cet avion avait l’intention de retourner à son point de départ. Le détail est important car il peut indiquer l’inexpérience de l’équipage, un pilote expérimenté interviewé sur une radio étrangère ayant dit que cet avion ne s’est pas posé pour pouvoir redécoller dans le sable… Quid de la rumeur circulant dans certains milieux à Bamako selon laquelle l’équipage est retourné en Amérique Latine par l’aéroport de Bamako-Sénou ?
« Vous savez, les gens peuvent dire n’importe quoi. C’est nous qui avons informé nos partenaires de l’affaire de cet avion, qui leur avons donné les spécifications de l’avion et de tous les détails en notre possession. Nous n’avons pas étés passifs, mais nous ne gérons pas la rumeur », rétorque mon informateur. Pour ce qui est de la cargaison, même problème. Il est vrai que les autorités maliennes partent sur l’hypothèse que cet avion transportait probablement de la drogue. Mais, en aucun moment elles n’auront été formelles là-dessus, pour la simple raison qu’elles n’ont pas trouvé la cargaison. En revanche, l’agence onusienne est plus catégorique : « c’était au moins de la drogue » suppose qu’il pouvait y avoir aussi des armes. D’où la connexion possible entre le narcotrafic et le salafisme ?
Al Qaeda et la cocaïne : Peut-on faire un lien entre ces deux menaces ? Rien n’est moins sûr, nous prévient-on. Il est vrai que pour se mouvoir plus facilement dans la zone sahelo-saharienne, le narcotrafic préviendrait les désirs salafistes en rendant possible le commerce d’armes sur place. Les Salafistes peuvent donc être amenés à fermer les yeux, encore qu’aux dires de ressortissants de Gao, l’Emir Belmoktar, un des deux patrons du réseau salafiste, serait allergique au narcotrafic. Il est moins sûr que son pragmatique et brutal rival Abouzeid y soit opposé. Leurs activités à tous deux semblent circonscrites aux activités terroristes.
La drogue, c’est certain ne leur appartient pas, de ce qu’on sait de la très redoutée nébuleuse. Elle n’appartient pas hélas aux passeurs locaux, le Nord n’étant qu’un point de passage où le juteux commerce laisse quelques mallettes de devises. Les magnats sont ailleurs, puissants animateurs de cartels sur lesquels beaucoup d’yeux se ferment au point que personne ne voit un avion parti d’Amérique du Sud, traversant l’Atlantique, pour nos pays. Al Qaeda prend on otage des hôteliers, eux endorment les radars, la police internationale et nationale, les tours de contrôle. Et le Mali trinque !
Adam Thiam