Le dimanche 18 avril, une forte délégation de Kidal, composée d’élus locaux et de cadres, a été reçue par ATT de 12h30 à 15h. Conduite par le Président de l’Assemblée Régionale, Abdou Salam Ag Assalat, elle comprenait le Maire de la Commune urbaine de Kidal, Arbacane Ag Abzayah, Aguissa Ag Aboubacrine d’Abeïbara, membre du HCC et huit cadres de la région, résidents à Bamako. Il s’agit de Metti Ag Mohamed Rhissa, Oza Ag Wayarzaghène, tous deux Colonels de la douane, d’Attaher Ag Bazett, Inspecteur de douane, d’Alhousseïni Ag Intfaskiwene, sous-directeur de l’ADN, d’Inhaye Ag Mohamed du PAC, d’Hamedi Ag Ahmed, opérateur économique, spécialisé dans les routes et l’hydraulique, du Dr Akory Ag Mohamed et, enfin, de l’imam de Kidal, Ahmadou Ag Hawz. Le chef de la délégation a tout d’abord fait à ATT le compte-rendu d’une mission qu’une dizaine d’élus locaux ont récemment effectuée en France.
Ensuite, il a évoqué avec le chef de l’Etat la grande sécheresse qui est en train de s’installer dans la région de Kidal. Quarante-huit heures après, ce sont les députés de la région, Mohamed Ag Intallah de Tin Essako, Alhabass Ag Intallah de Kidal et Hamada Ag Bibi d’Abeibara , plus un accompagnateur, qui ont été reçus à Koulouba par ATT. Ils avaient manifestement boudé la rencontre de dimanche pour des questions de leadership. Pour les Honorables de la famille Intallah, tout ce qui n’est pas sous leur direction est mauvais pour Kidal. Pourtant, ils étaient venus pour la même raison : la sécheresse qui frappe Kidal.
Chahana Takiou
Les grandes caractéristiques de la sécheresse de Kidal
Pour rappel, la Région de Kidal, située à l’extrême nord du Mali et au sol essentiellement montagneux, est réputée, depuis la période coloniale, pour sa faible pluviométrie par rapport au reste du pays. Elle n’a que deux (et quelques rares fois trois) mois de pluies annuelles. Il est même arrivé qu’il ne pleuve pas durant toute l’année, sinon à peine, comme ce fut le cas en 1913 1914, 1972 1973, et en 1984 1985. L’hivernage 2009 a été, lui aussi, largement déficitaire, ce qui a, ipso facto, engendré un déficit considérable dans la régénération du couvert végétal et la recharge de la nappe phréatique. Et cette sécheresse sévit actuellement dans toute la zone saharienne.
1) Le ruissellement est tellement fort que la nappe phréatique n’a pas le temps d’être rechargée. De plus, elle doit alimenter les puits pastoraux, eux-mêmes seules sources d’approvisionnement en eau pendant les 9 mois de saison sèche. Les services techniques de l’hydraulique avaient d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme sur le tarissement précoce et inquiétant de la nappe. Les besoins en eau se répartissent en trois types : besoins en eau potable des populations ; besoins en eau des animaux ; besoins en eau pour l’irrigation (maraîchage).
2) La population est alimentée en eau de boisson à partir de puits de forage, connectés en adduction d’eau pour Kidal et par des puisards et mares temporaires dans le reste de la région. En grande majorité, la principale source d’approvisionnement provient des puits ; en raison d’une vocation pastorale et par la commodité de l’exploitation. La complexité de la nature des sols fait que de nombreux forages ne sont pas positifs. Selon une étude récente, seulement 46% des puits sont entretenus et le taux de réussite des forages est de 36,12%. Les infrastructures de retenue d’eau (comme les barrages et les mares) sont très insuffisantes et sont pourtant vitales pour la recharge de la nappe et l’abreuvement des animaux. C’est pourquoi nous pensons qu’une des solutions passe nécessairement par la maîtrise des eaux de ruissellement.
3) Le peu du tapis herbacé qui a poussé a été vite raclé par les animaux, dont les effectifs ont été grossis par le cheptel du Sud algérien, lui aussi affecté par le déficit pluviométrique. Pas de politique de culture fourragère. Le couvert se dégrade considérablement, sans aucune perspective de régénération. Le cheptel, seul produit d’échange de la région, s’est retrouvé ainsi dans un état physique très faible, au point que les marchés ne proposent que des prix d’achat visant clairement la paupérisation des éleveurs. Le mouton qui en temps normal se vendait à 65 000 F Cfa (100 Euro), à cause de son amaigrissement exagéré, ne se vend plus qu’à 10 000 F CFA (15 Euro). De ce fait, il est très difficile à ceux ci, voire impossible, d’accéder aux produits essentiels des marchés, notamment aux céréales, pour leur propre alimentation et à l’aliment bétail pour le cheptel. Aliment bétail qu’il faut acheter à Kidal et acheminer parfois très loin à l’intérieur de la Région. Déjà, en 2009, la situation alimentaire ne cessait de se dégrader dans toute la zone. Car, selon les résultats d’évaluation du Système d’alerte précoce sur la situation alimentaire, les 11 communes de Kidal, qui constituent la région, sont déclarées "zones à risque alimentaire" à cause d’une campagne 2009 2010 très déficitaire en pluviométrie.
4) Des maladies, favorisées par les carences alimentaires inévitables en pareil cas, sévissent déjà dans toute la Région, ce qui accroît les risques de pertes en bétail et l’angoisse des éleveurs. L’exploit, cette année, serait de pouvoir sauver un dixième du cheptel. Et perdre 90% du bétail de la région équivaut à une famine continue, quand on sait qu’un nomade se nourrit presque exclusivement de lait et de viande. D’ailleurs, on assiste déjà à une dénutrition très rapide des enfants et de toute la population de la région en général, à cause du dépérissement de leur bétail.
Le Commissariat à la sécurité alimentaire au Mali annonçait déjà, en octobre, de Kidal, que le déficit n’a épargné aucune localité de la région de Kidal, qui souffre non seulement d’une mauvaise pluviométrie, mais aussi a subi les conséquences du changement climatique, car il n’y a pas assez d’eau, ni pour les populations, ni pour les animaux.
Comme nous venons de le mentionner, cette région est donc défavorisée en eaux de surface, à l’exception de quelques mares temporaires, qui tarissent immédiatement après les dernières pluies et l’abreuvement des animaux est rendu très difficile, en dehors de l’usage des forages. La région est constituée à 90% de montagnes sur lesquelles rien ne pousse. Ces montagnes aggravent le ruissellement, ce qui fait que nous ne disposons d’aucun cours d’eau pérenne, comme nous le disions ci-dessus. Les réserves en pâturage ne sont jamais suffisantes, à cause de l’étroitesse des oueds, restés les seules terres arables, et la moindre goutte d’eau est un bien précieux. Mais nous aimons notre terre, et, de siècle en siècle, nous y perdurons avec notre mode de vie.
Nous insistons sur le fait que des barrages doivent être nécessairement réalisés dans la région sur les oueds, pour permettre la recharge de la nappe profonde et la régénération du couvert végétal. Mais tous ces efforts ne doivent pas masquer la difficulté du quotidien pour la population. Grandes distances à parcourir pour rejoindre les points d’eau, faible débit et moyens rudimentaires d’exhaure. La situation que je viens de décrire met en lumière la fragilité de ce maillage, qui permet de pourvoir au besoin vital en eau pour la population et son cheptel.
Tout déséquilibre dans ce dispositif devient catastrophique pour les habitants de cette région. Or les bouleversements climatiques que connaît le monde ont des conséquences parfois très directes pour notre région. En 2010 encore, le spectre de 1973 nous rejoint. Nous sommes de nouveau confrontés à une sécheresse violente, et même plus grave que celle de 1973. A titre comparatif, en 1973, la période de soudure était comme d’ordinaire et n’a commencé qu’en mai, alors que nous vivons actuellement la soudure depuis janvier. Un déficit en pluviométrie est déjà annoncé sur la planète entière. Si la situation alarmante d’aujourd’hui ne s’améliore pas en juin juillet, période traditionnelle de la saison des pluies, ce serait la catastrophe à nouveau, sinon la plus grave, et c’est un cycle infernal qui se remettra en route : déplacements anarchiques, tensions et conflits, surpopulation dans les villes (comme Kidal), apparition de hameaux et de camps de sinistrés.
C’est tout l’équilibre même de la société de la région qui va se trouver menacé, alors que nous sommes attachés à remettre cet espace sur les rails du développement. Il faut qu’en priorité le socle d’une population, son mode de vie, son existence même ne soient pas sans cesse menacés par une nature qui déséquilibre de plus en plus nos régions,
D’année en année, le manque d’eau se fait sentir, le taux de pluviométrie baisse et aucun projet de développement ne pourra être viable si nous ne pouvons assurer l’essentiel, c’est à dire l’approvisionnement en eau. Aujourd’hui, nous manquons d’infrastructures, de forages, mais nous pourrions voir aussi ensemble ce qui pourrait être innové demain, envisager quelles techniques choisir pour sauvegarder la moindre goutte d’eau, conjuguer expérience et savoir, sauvegarder ce bout de notre planète commun à tous et où le mot économie est enraciné dans notre patrimoine. Mais, au-delà de tous ces chiffres, il y a une urgence. C’est la souffrance de toute une région face au manque d’eau, à l’élément vital de toute vie, C’est une situation de véritable catastrophe qui se dessine, si des mesures de sauvetage ne sont pas prises dès maintenant, sauvetage en produits alimentaires pour les éleveurs, surtout pour ceux qui sont éloignés des centres d’approvisionnement, sauvetage en eau pour tous ces éleveurs et leur cheptel, que les puits ne peuvent plus alimenter, sauvetage en aliment bétail pour le cheptel, qui commence déjà à mourir par manque de nourriture, notamment en subventionnant le transport jusqu’aux points d’eau ; sauvetage par des opérations de distributions gratuites exceptionnelles, sauvetage en soins pour les animaux malades de parasitoses.
Le Gouvernement du Mali a débloqué 2 000 T de riz et 1000 T d’aliment bétail, C’est vraiment important, mais encore insuffisant face à l’ampleur et à l’urgence de la situation.
Source : Communication du président de l’Assemblée régionale de Kidal, Abdou Salam Ag Assalat, le 7 avril dernier au Palais Bourbon, devant des députés français membres de l’Association des élus des montagnes et de l’Association des peuples des montagnes du monde, dont Kidal est membre