1 - Renaissance européenne et suprématie occidentale
La renaissance européenne constitue un moment déterminant de l’histoire de l’Europe, car marquant le passage irréversible d’un moyen âge dominé par l’obscurantisme, l’immobilisme, l’absence de recherche scientifique et de progrès, vers un autre monde plus fondé sur la raison, l’instrumentation et la mathématisation qui permettent de mesurer le monde, de le connaitre objectivement et de construire sur cette base le progrès. Mais ce passage n’a été possible que grâce à l’existence d’un contexte socio-politique particulier qui a favorisé l’émergence dans le milieu des intellectuels, de nouveaux hommes dont le rapport à la matière s’inscrivait dans un registre nouveau, en rupture totale avec les paradigmes et les pratiques d’alors, car accordant la primauté à la raison et à la réflexion scientifique, à l’instrumentation et à la mathématisation à des fins de précision dans la connaissance du monde, au raffinement et au bel art, à l’action transformatrice et constructive, à la puissance et au prestige qui en dégage pour leur peuple. Une révolution mentale et culturelle sans précédent, quant à l’impact qu’elle allait avoir sur l’humanité et sa marche vers le progrès venait de se réaliser.
C’est au cours de cette période qui a vu se déclencher à l’échelle de l’Europe un vaste mouvement de libération intellectuelle et esthétique, ainsi que des initiatives entrepreneuriales de grande envergure, que des innovations techniques et technologiques favorables au progrès de la société ont commencé à se développer dans différents domaines : architecture, filature, minoterie, transport automobile, mécanique complexe, optique, artillerie pyrotechnique, balistique. D’autres hommes de science s’investiront dans d’autres domaines comme la chimie, la médecine, l’astrologie, les mathématiques, la terminologie, la méthode, etc., où ils vont révolutionner les connaissances, les approches ou encore les techniques qui y sont utilisées. C’est bien durant cette époque de grande effervescence intellectuelle, scientifique, etc., que des hommes comme Léonard de Vinci (architecte, ingénieur, fondateur de l’anatomie humaine, etc.), Nicolas Copernic (fondateur de l’astronomie moderne), Galilée (inventeur du télescope, découvreur de la voie lactée, etc.), Denis Papin (inventeur de la machine à vapeur), ou encore Rabelais, Ronsard, etc., ont fondé leur réputation d’hommes de science ou d’hommes de lettres.
Mais cette révolution intellectuelle s’accompagnera aussi un peu partout en Occident d’une multiplication des ouvrages scientifiques portant sur des domaines de plus en plus diversifiés et ouverts à la concurrence et à la compétition des idées des hommes de science, donnant ainsi lieu à une véritable libération de l’écriture scientifique, tant l’envie de découvrir et de partager avec d’autres ses découvertes est grande. Petit à petit, les bases d’un nouveau patrimoine scientifique, technologique, etc., mondial se constituait, pour permettre de fonder plus tard deux autres grandes révolutions qui auront des effets décisifs sur la suprématie occidentale : il s’agit de la révolution militaire (capacité de répandre la guerre) et de la révolution industrielle (développement de l’infrastructure économique, accompagnée d’une rationalisation de l’organisation et de la discipline). Et c’est cet élan général de progrès qui, à partir du milieu du 18e siècle, permettra aussi à l’Occident de produire les plus grands savants du monde : Louis Pasteur, découvreur de l’antisepsie et du principe des vaccins, Pierre et Marie Curie découvreurs de la radio activité, Albert Einstein découvreur du principe de la relativité, etc., dont l’apport au patrimoine scientifique et au bien-être de l’humanité est colossal.
La renaissance, c’est donc aussi incontestablement la pose des bases de ce mariage fécond entre la pensée et l’action qui recherche le progrès, sous l’éclairage de la raison et de la science. Avec la renaissance, la parole, la pensée n’ont de valeur que quand elles s’incarnent dans des actions concrètes productrices de résultats tangibles et susceptibles d’avoir une grande utilité réelle et/ou symbolique pour le progrès. Et c’est grâce à ce lien systématiquement recherché entre la pensée, d’un côté, et les résultats de l’action que celle-ci peut engendrer de l’autre, lien qui se donnera à voir surtout dans l’effort de conceptualisation, d’organisation rationnelle pour atteindre le maximum d’efficacité dans cette relation, et donc dans l’action, que l’Europe a pu construire progressivement sa puissance militaire, fonder sa révolution industrielle et s’imposer au reste du monde qu’elle domine.
En effet, entre le XVe et le XXe siècle, l’Europe avait conquis et soumis grâce à sa nouvelle puissance acquise par sa science, sa technologie, son organisation, son industrie, etc., l’Amérique, l’Asie, l’Afrique, le Moyen-Orient. Et au début du XXe siècle, près de 90 % de la surface du globe était sous l’influence directe ou indirecte de l’Occident, lequel était devenu le maître incontesté du monde. Maître du monde non pas par ses idées, ses valeurs ou sa religion, comme on peut être tenté de le penser, mais maître du monde tout simplement par sa supériorité scientifique et technologique, convertie en supériorité militaire, économique et organisationnelle.
2 - Retard de l’Afrique et impératif de sa renaissance
En Afrique, après des mouvements sociaux de remises en cause de l’hégémonie occidentale conduits par les peuples alors soumis pour retrouver leur indépendance, c‘est aujourd’hui le tour des fils et petits-fils de ces peuples de poser les bases définitives, sur les plans scientifique, technique, technologique, organisationnel, économique, social, éthique, etc. , qui permettront de hisser leur pays au rang des pays développés ou à tout le moins émergents, et dans les délais les plus courts. Cet impératif interpelle tout le monde, dirigeants comme simples citoyens qui, chacun, au niveau où il se trouve, doit jouer pleinement et de la manière la plus responsable, la plus positive et efficace possible son rôle dans la fondation de ces bases premières sans lesquelles, comme le dit A. Wade, l’Afrique restera encore comme ‘aujourd’hui la dernière dans le peloton des continents’ , nonobstant l’abondance de ses ressources naturelles.
Mais cette arriération du continent africain, qui en fait prend ses origines depuis le VIe siècle Av. J. C., quand l’Egypte qui, jusque-là, dominait le monde, perdit la face devant les Perses, et tomba ensuite sous la domination romaine, parce que considérablement affaiblie par ses guerres intestines, n’avait jamais plus cessé de progresser : la traite négrière, le colonialisme, le sous-développement ne sont que les conséquences patentes de cette régression, à laquelle il importe aujourd’hui de mettre fin, ainsi que ce que Cheikh Anta Diop appelle l’ ‘imagerie du Noir dans la littérature occidentale’ , et évidemment aussi toutes les autres niaiseries sur l’homme noir, que cette situation de régression autorise chez les Occidentaux. Chaque peuple gagne son respect auprès des autres peuples du monde par ses propres œuvres qui résultent de ses ambitions, de son ingéniosité, de son génie, etc.
Les œuvres de Cheikh Anta Diop qui décrivent et analysent dans une intelligence féconde la grandeur et la décadence de l’Egypte ancienne, indiquent deux directions de pensée et d’action qui sont d’une importance capitale pour la construction d’une Afrique émergente, développée : elles permettent d’asseoir la conviction chez les Africains qu’ils ont eu une identité historique prestigieuse, ce qui peut être une source réelle de motivation, pour eux, d’aller de l’avant, dans un monde où les peuples continuent à être classés selon la grandeur supposée des actes qu’ils posent dans l’histoire ; elles indiquent également, vu le grand intérêt accordé par Cheikh Anta Diop à la science à laquelle, d’ailleurs, il a consacré toute sa vie, et le rôle primordial que la stabilité politique et le développement de la science ont joué dans la grandeur et le rayonnement de l’Egypte ancienne, quand celle-ci était une puissance mondiale respectée, que la course de l’Afrique vers son développement, vers le progrès auquel ses peuples aspirent tant, doit être essentiellement aujourd’hui une course de l’Afrique vers une démocratie consensuelle, source de stabilité politique, et vers la science, et subséquemment la maîtrise technique et technologique. Car, aujourd’hui, le seul point commun irréfutable entre tous les pays dits développés et/ou émergents du monde demeure sans conteste, non pas la ressemblance de leurs régimes politiques qui peuvent être fort différents, mais plutôt leur stabilité politique, un entreprenariat étatique ou privé performant et leur haut degré de maîtrise de la science et de la technologie dans divers domaines, dont ils tirent des applications pratiques judicieuses pour construire dans la paix sociale, le progrès social, économique, etc.
Et cette capacité de maîtrise scientifique, technologique, politique, etc., que l’Afrique actuelle doit acquérir afin d’être en mesure de conduire son devenir vers le progrès, elle doit aller la chercher partout où il en est besoin, car comme le suggère Cheikh Anta Diop, ‘aucune pensée, aucune idéologie n’est par essence étrangère à l’Afrique, qui fut la terre de leur enfantement… C’est donc en toute liberté que les Africains doivent puiser dans l’héritage intellectuel commun de l’humanité, en ne se laissant guider que par les notions d’utilité, d’efficience’ . Ces propos qui sont de Cheikh Anta Diop suggèrent que la quête par les Africains du progrès et du développement de l’Afrique doit aussi passer par la quête des Africains de la maîtrise de la science, de la technologie et de tous les connaissances et savoirs d’où qu’ils viennent, pourvu qu’ils puissent aider à accélérer le processus de développement de l’Afrique. L’Europe doit sa suprématie actuelle à son ouverture au reste du monde entre le XIe et le XIVe siècle où sa culture a commencé à se développer grâce aux emprunts faits à la culture musulmane et byzantine et à leur adaptation intelligente au contexte et aux besoins occidentaux.
L’éveil de l’Afrique à la science, à la technologie et à tout autre système de savoir ou de connaissance susceptible d’être pour elle un atout pour la construction de son progrès, et son engagement à en faire méthodiquement, systématiquement et avec responsabilité les principaux outils du développement auquel aspirent tant ses peuples, constituent ensemble une des conditions fondamentales de la révolution culturelle africaine, de la renaissance africaine. Renaissance dont l’esprit a été bien campée par J. Ki-Zerbo en ces termes : ‘Nous devons nous-mêmes essayer d’inventer nos modèles, nos concepts et nos stratégies d’attaque... Il nous faut faire confiance en nous face aux confiscations qui nous menacent et risquent de compromettre nos efforts’.La bataille de l’Afrique pour la renaissance africaine doit donc être aussi, par-delà la bataille qu’elle doit livrer pour conquérir la maîtrise de toutes les connaissances et de tous les savoirs, la bataille de l’Afrique contre sa propre frilosité qui la paralyse, son manque de confiance en ses propres capacités qui inhibe sa volonté, émousse sa combativité, etc. La renaissance africaine doit donc aussi être capable de créer cette ambiance mentale faite de fierté, de confiance en soi et d’esprit d’audace, sans laquelle la raison et l’ambition se heurteront très vite, quand elles veulent s’exprimer, à des limites subjectives, qui les enchaîneront et qui seront les premiers obstacles de la liberté de pensée, de l’innovation, de toute prise d’initiative.
Ces limites qui sont liées le plus souvent à une profonde intériorisation par l’Africain de son infériorité supposée, généralement inculquée, ont été les plus marquantes à l’époque coloniale, où les propos qui suivent étaient couramment tenus dans les cercles coloniaux et inspiraient toute l’idéologie coloniale ambiante : les Nègres sont des primitifs …L’africain n’a pas de langue mais tout au plus des idiomes ou des dialectes ; pas d’histoire mais à la rigueur des chronologies ; pas d’art mais seulement un folklore …Il n’est pas capable de science ou de philosophie , son seul savoir étant magique ou empirique ; ni de morale puisqu’il obéit, singulièrement à celle du sexe.’
(A suivre)
Professeur Abdoulaye NIANG Sociologue Université Gaston Berger de Saint-Louis Email : pniangabdou@yahoo.fr Tel : +221775389191
Références bibliographiques
1 - Abdoulaye Wade, Un destin pour l’Afrique, L’avenir d’un continent, Paris , Michel Lafon, 2005, p.22
2 - Cheikh Anta Diop, Civilisation ou barbarie, Paris, Présence Africaine, 1981 . p. 273.
3 - Cf. Cheikh Anta Diop, Ibidem, p.12
4 - J.Ki-Zerbo, La natte des autres, pour un développement endogène en Afrique, Paris, Karthala, 1992 , ?
5 - L .V. Thomas, Acculturation et nouveaux milieux socioculturels en Afrique noire, Bulletin de l’Ifan , Série B, T . XXVI , N° 1, 1974 , p.172