L’Association Survie Touarègue-TEMOUST, en partenariat avec la mairie du 1er arrondissement de Lyon, a organisé une conférence-débat sur la situation du peuple touareg au Niger et au Mali. Il s’agissait d’évoquer le sort des populations civiles, victimes des violations des droits de l’Homme, en lien avec les conflits que connaissent ces pays.
Mme Nathalie Perrin-Gilbert, maire, a évoqué les perspectives de réflexions communes qui pourraient se nouer au sujet de la « Question Touarègue », centrées autour des « Droits de l’Homme », et à prévoir sur un an au moins, avec aujourd’hui une conférence débat, et plus tard d’autres temps forts, comme des expositions, et d’autres rencontres, en collaboration avec l’association. Malgré le caractère sensible du sujet et les éventuelles pressions, l’équipe de la mairie est prête à s’investir au maximum.
Cette conférence-débat a rassemblé de nombreuses personnes, représentants politiques, personnes civiles, associations diverses, ONG… qui ont pu échanger avec beaucoup de tolérance et d’écoute mutuelles, de manière contradictoire et en toute liberté, pendant plus de quatre heures de temps.
Ont participé aux débats :
Abdoulahi Attayoub, président de l’Association Survie Touarègue-Temoust
Ahmed Akoli, secrétaire politique de la cellule politique du MNJ (Mouvement des Nigériens pour la Justice) en Europe
Rhissa Ag Boula, ancien ministre et commissaire à la guerre du FFR, Front des Forces de Redressement
Moussa Bilalan Ag-Ganta, musicien de Takrist n’Akal
Monsieur Nassirou, président de l’association des Nigériens de la région Rhône-Alpes
…et des représentants de la société civile, d’associations et d’ONG.
Abdoulahi Attayoub présente en préambule une synthèse de la question touarègue, qui est rajoutée en fin de compte-rendu.
Les personnes présentes prennent ensuite la parole, et le résumé de ces débats rend compte des principales idées exprimées, classées par thématique.
DEFINITION DE L’IDENTITE TOUAREGUE
l’écriture et la langue, comment la garder et la transmettre ?
la scolarisation, comment la promouvoir et la faciliter ?
la structure sociale hiérarchique des touaregs, qui se retrouve chez plusieurs peuples à l’origine largement majoritaire en Afrique occidentale, tend à disparaître dans la jeunesse, qui s’exprime selon des critères moins rigides et qui a plus de difficultés à se retrouver dans des repères identitaires précis. La seule référence est désormais l’appartenance au peuple touareg (temoust)
la culture, comment la promouvoir, en ne restant pas marginalisé, comment la vivre parmi les autres communautés sans que ces communautés s’accaparent les appareils d’Etat de manière systématique
les frontières : aucune organisation politico militaire touarègue n’a remis en cause les frontières, qui intègrent des éléments de diversité supplémentaires.
les médias : comment arriver à une meilleures promotion des langues et identités nationales par les medias publics ? Trouver sur les ondes des tranches horaires égalitaires en tamacheq et dans d’autres langues, qui tiennent compte d’une juste répartition des communautés dans le pays
comment transmettre à nos enfants notre identité touarègue, si l’Etat ne joue pas le jeu de l’égalité des chances, dans la différence et la diversité de nos différentes communautés ?
DEMOCRATIE
Parler de la démocratie au Niger et au Mali a été le moment le plus sensible, le plus contradictoire, ce qui montre bien que ce sujet, s’il ne peut aboutir, est à coup sûr celui qui pose le plus clairement les difficultés de cette question.
question foncière : les permis d’exploitation ont été attribués aux multinationales sans tenir compte des intérêts socio-économiques des populations, sans même les prévenir ni les faire participer.
les outils démocratiques : pourquoi un pays qui se dit démocratique ne se comporte pas en démocrate face à la communauté internationale, régions interdites à la presse, journaux supprimés, opposition muselée, parodies de justice…
certaines interventions dans la salle pensent que la démocratie existe au Niger et que les gens peuvent s’exprimer. Ils en donnent plusieurs exemples.
la société civile a été créée de toutes pièces pour se poser comme outil de contre-pouvoir lié à la solde de l’Etat nigérien.
l’Etat refuse de poser le problème politique et nie l’existence d’une rébellion touarègue argumentée et revendicative.
la non application des accords de paix de 1995 est un point récurrent qui revient en boucle et qui pèse fortement sur les dernières rebellions. On a mis 12 ans pour arriver à une décentralisation programmée de manière intégrale et à une insertion socio-économique des combattants. Le pacte national de 1992, comme les accords d’Alger de 2006, n’ont jamais été respectés au Mali.
la non application des accords témoigne d’une mal gouvernance qui n’arrive pas à statuer de manière objective et claire sur les clauses décidées et signées de manière officielle. Un gouvernement démocratique n’a pas de problèmes d’applications de ces clauses, au contraire d’une dictature qui agit en force et dans l’arbitraire.
pour instaurer la démocratie, il faudrait construire au préalable un socle national dans lequel toutes les communautés se reconnaissent, pour pouvoir ensuite vraiment parler en termes de processus démocratique.
GEOSTRATEGIE
quels sont les enjeux géostratégiques, à l’échelle du pays, Niger, Mali, à l’échelle de l’Afrique, Lybie, Algérie, Burkina-Faso, à l’échelle internationale, France, Etats-Unis ?
que représente le poids traditionnel de la France, quel est le rééquilibrage de ces nouvelles forces politiques avec l’évolution de la mondialisation et l’émergence de pays nouveaux ?
quels sont les enjeux économiques de ces pays, nouveaux arrivants aux dents longues comme Chine, Canada, Afrique du Sud, pour les ressources énergétiques du sous-sol, uranium, pétrole, …
VIOLENCE
la violence est inévitable quand le gouvernement refuse de parler sur le terrain politique. Dés lors, il n’y a plus d’autre choix que celui-là.
le refus de traiter de manière politique la question touarègue en donnant priorité à la sécurité provoque frustrations et désespoir, et donc violence. Lorsqu’on voit ses proches qui ne peuvent plus s’exprimer librement, qui souffrent, qui sont arrêtés, qui sont emprisonnés, que rien ne bouge depuis des mois et des années, on prend les armes comme ultime alternative.
DROITS DE L’HOMME
impunité des auteurs de crimes commis : exemple des massacres de Tchintabaraden n’ont jamais fait l’objet d’une enquête judiciaire claire, ni même les massacres de ces derniers mois, ce qui ne donne pas confiance en l’Etat.
les massacres ont été plus importants au Mali, alors que ce pays est présenté comme un exemple de démocratie au niveau international. Mais sait-on que le président Amadou Toumani Touré a été responsable de massacres de civils et que Tanja Mamadou était ministre de l’intérieur lors des événements de Tchintabaraden ?
discours raciste de l’Etat nigérien : « on pourrait éradiquer les touaregs en 48 hrs », entendu sur les ondes nigériennes.
plusieurs centaines de personnes sont emprisonnées de manière arbitraire. Comment les défendre au niveau des instances internationales ?
plusieurs dizaines de civils tués ; en décembre 2007, par exemple, Amnesty International s’est alarmé du nombre croissant d’exécutions extrajudiciaires de civils par l’armée dans la région d’Agadez.
indulgence de la France et de certaines instances internationales par rapport au pouvoir du poids de l’histoire, ce qui entraîne ambiguïté, contradictions et coups bas en ce qui concerne les Droits de l’Homme.
HISTORIQUE DE LA QUESTION TOUAREGUE, évoquée en préambule de la conférence-débat par Abdoulahi ATTAYOUB
Depuis 1990, les régions touarègues, au Mali et au Niger, connaissent une effervescence sans précédent. La marginalisation et la répression dont sont victimes les Touaregs depuis la création de ces deux pays, ont évolué vers un véritable génocide organisé. Ceci a conduit à la naissance d’une résistance armée qui revendique l’autonomie des régions touarègues.
Des négociations menées sous l’impulsion de la France et de l’Algérie ont débouché sur la signature des accords de paix en 1992 au Mali et en 1995 au Niger. Des accords qui prévoyaient "une large décentralisation" des pouvoirs au profit des régions et l’intégration des combattants touaregs dans les armées et les autres corps militaires et paramilitaires. L’application de ces accords tarde à venir. Les préoccupations sécuritaires prennent le pas sur les véritables problèmes politiques de fond. Une attitude qui risque fort de compromettre l’avenir, surtout dans le contexte économique et institutionnel que connaissent ces deux pays aujourd’hui.
I - Le peuple touareg
Le peuple touareg habite le Sahara central et une partie du Sahel. Les frontières politiques actuelles, héritées de la colonisation, ont artificiellement découpé le territoire touareg en plusieurs parties intégrées à cinq pays : l’Algérie, le Niger, le Mali, la Libye et le Burkina-Faso. En l’absence de statistiques fiables, on estime la population Touarègue à 4,5 millions de personnes dont 85 % au Mali et au Niger. Dans ces deux pays, composés d’une dizaine d’ethnies chacun, les Touaregs représentent respectivement 10% et 20% de la population globale.
Les Touaregs se définissent par une communauté culturelle qui noue ses liens identitaires autour d’une langue, et sur la base d’une organisation familiale, sociale et politique. Durant des siècles, le pays touareg a été organisé en confédérations. Ces confédérations avaient chacune un chef, nommé amenokal. Il avait à charge la protection de tribus et gérait les conflits entre elles (les zones de pâturage, le contrôle du commerce caravanier, etc.) Chaque confédération était composée de plusieurs tribus et, en général, subdivisée en plusieurs castes. Actuellement, cette organisation en castes tend à disparaître au profit d’une structure sociale moins rigide où la seule référence est l’identité touarègue (temoust).
II - Le Mouvement touareg
Depuis le morcellement de leur espace traditionnel, les Touaregs ont été marginalisés et opprimés dans la plupart des pays où ils se sont retrouvés. Traités comme des citoyens de seconde zone, ils ont fini par prendre les armes pour attirer l’attention de la communauté internationale sur leur sort. Cette résistance armée a servi de prétexte aux états malien et nigérien pour se livrer à des massacres massifs de populations civiles. Certaines sources estiment à plus de dix mille, le nombre de civils touaregs tués par les armées de ces deux pays entre 1990 et 1996.
Très tôt cette question a été prise en charge par la France et l’Algérie qui craignent un "embrasement" de la région et surtout l’internationalisation du problème. Les accords de paix censés mettre fin à ce conflit, ont été largement inspirés par ces deux pays. Ces accords prévoient un statut particulier pour les régions touarègues du Nord du Niger et du Mali. Une autonomie qui permettrait aux Touaregs de "se sentir enfin chez eux dans leur espace traditionnel".
La pacification en cours dans le Nord du Mali et du Niger a pour seul objectif l’enterrement pur et simple de ce dossier. Depuis les premiers massacres de civils touaregs par l’armée nigérienne, force est de constater que le peuple touareg demeure terriblement seul face à l’injustice. Oublié par le droit international, ignoré par une communauté internationale aux attentions trop sélectives, il ne lui reste plus qu’à choisir entre une résignation qui lui serait fatale, et la poursuite d’un combat que beaucoup, par opportunisme ou par "réalisme", estiment suicidaire. Les grandes organisations de défense des droits de l’homme restent également silencieuses sur ce problème ; ce qui pose d’ailleurs la question de leur indépendance vis-à-vis des impératifs politiques de certains États.
Ce silence scandaleux de la communauté internationale trouve son explication en partie dans les carences du mouvement touareg lui-même, qui est encore incapable de s’affirmer et de faire entendre sa voix. Les différents pacificateurs, ayant compris cette faiblesse, ont vite fait d’étouffer la question, éloignant ainsi les perspectives de son internationalisation ; et par-là même l’idée d’une commission d’enquête internationale, seule capable de déterminer les responsabilités nationales et internationales dans ces massacres.
Sur le plan politique, le Mouvement touareg souffre toujours de la faiblesse de son niveau d’organisation. Aussi bien au Mali qu’au Niger, la politique de l’appât a fonctionné à cause notamment de la situation de misère morale et matérielle dans laquelle se trouve l’ensemble du monde touareg. Ceci a facilité le travail des différents manipulateurs et diviseurs qui ont eu raison des organisations politico-militaires. Ces dernières ont été neutralisées par une récupération systématique de leurs dirigeants qui ont été, pour certains, utilisés contre la Cause qu’ils étaient censés défendre. Les accords de paix signés entre les mouvements touaregs et les deux États ont été visiblement enterrés par ces derniers qui les ont réduits à l’intégration d’une partie des combattants dans les armées gouvernementales. La participation effective des Touaregs à la vie politique et économique des deux pays reste encore insignifiante. Pour être durable, la paix doit d’abord être juste ; c’est-à-dire prendre en compte l’ensemble des intérêts y compris des plus faibles. Or dans cette question touarègue, le droit reste le plus grand absent. L’impunité des criminels est garantie par la volonté de la France, notamment, d’éteindre au plus vite ce foyer de tension qui risque, pense-t-elle, de menacer ses intérêts et son influence dans la région.
Le retard pris dans l’application des accords de paix signés en avril 1995, entre l’État nigérien et les organisations politico-militaires touarègues, a fini par provoquer la reprise des hostilités en septembre et octobre 1997. Comme à leur habitude, les militaires, incapables de faire face aux combattants touaregs, se sont retournés contre les populations civiles. Le cantonnement et le désarmement des combattants touaregs se sont passés sans problèmes majeurs. Leur intégration dans l’armée et les corps paramilitaires avait donné lieu à d’interminables discussions sur le nombre et les grades des combattants touaregs que l’armée était disposée à accepter dans ses rangs. Cette question n’est d’ailleurs pas réglée à ce jour. Les "unités à statut militaire particulier" devraient également être opérationnelles sous peu et devront sécuriser les régions touarègues. Le retour des réfugiés, venant essentiellement d’Algérie, s’est déroulé de l’avis général dans de moins mauvaises conditions que par le passé.
Au Mali, l’accord signé le 11 janvier 1992 entre l’État et les mouvements touaregs est tombé dans les oubliettes. Plus personne ne fait référence au "Pacte national" alors que les problèmes qu’il est censé résoudre restent entiers. La dissolution étrangement prématurée des mouvements touaregs, l’absence d’une politique de développement claire et cohérente dans le Nord et l’absence de toute référence à cette question dans le débat politique, illustrent, si besoin est, l’absence de toute volonté politique de s’attaquer aux problèmes de cette région du pays.
L’intégration d’une partie des combattants touaregs dans l’armée et les corps paramilitaires répondait essentiellement à un souci sécuritaire des autorités maliennes et des pays médiateurs. L’armée a enregistré ces derniers temps la désertion de plusieurs dizaines de ces intégrés qui ont pour la plus part quitté le pays. La non application du "Pacte national" et les conditions de vie générales des combattants et de leurs familles seraient à l’origine de ces désertions.
Sur la question des droits de l’homme, le Mali bénéficie d’une extraordinaire propagande internationale orchestrée par certains milieux français qui vont jusqu’à présenter ce pays comme "un exemple de démocratie". Le massacre de milliers de Touaregs par l’État malien ces dernières années, ne suffit manifestement pas à mettre ce pays au ban de la communauté internationale comme le sont d’autres pour des violations "moindres" des droits de l’homme.
III.- L’avenir
La crise que connaissent les régions du Nord du Mali et du Niger aujourd’hui résulte non seulement du caractère artificiel des frontières héritées de la colonisation, mais surtout de la politique désastreuse menée dans ces pays depuis les indépendances et qui a toujours refusé de considérer les Touaregs comme des citoyens à part entière. Les pouvoirs claniques qui se sont succédé dans ces pays depuis les indépendances ont tous eu une coloration ethnique. Les responsables politiques ne se sont jamais souciés d’un quelconque intérêt général pour s’atteler à construire une unité basée sur les réalités locales. Ces pays sont encore à construire, et seule la volonté des différentes communautés qui les forment peut assurer leur viabilité. En attendant, ils continuent à être sous la tutelle internationale de la France qui les maintient sous "perfusion économique". Aujourd’hui, dans un contexte international difficile, le peuple touareg s’interroge sur son devenir. Il est à la recherche d’une solution qui lui permette de surmonter les mutations de la société et de retrouver sa dignité. Le peuple touareg revendique le droit de vivre sur son propre territoire et de gérer son propre développement.
Abdoulahi ATTAYOUB
Temoust
Survie Touarègue-TEMOUST
Créée en 1991, l’association Survie Touarègue-TEMOUST a son siège à Lyon. Elle œuvre en Europe pour faire connaître le peuple touareg et milite pour le respect des droits de l’Homme. Elle intervient auprès des instances internationales (ONU, Europe, Union africaine…) pour sensibiliser la communauté internationale aux problèmes de gouvernance qui sont souvent à la base des conflits en Afrique, notamment entre les Touaregs et les Etats du Mali et du Niger.
