Il vit désormais à la mission catholique de Niamey, où son évêque lui a interdit de parler à la presse. « Par mesure de sécurité pour les otages que je connaissais et la population que je côtoyais à Arlit », confie-t-il laconiquement à La Vie. Agé de 70 ans, dont 35 ans passés au Niger, le père Antoine Chenu exerçait depuis quatre ans son sacerdoce à Arlit, la ville minière où ont été enlevés les sept expatriés, dont cinq Français, des entreprises Areva et Vinci. Son action était on ne peut plus pacifique : « Huit jours avant les enlèvements, nous avions distribué du grain à 400 personnes dans la cour de la mission. Il y avait des malades, des sidéens, des lépreux ou tout simplement des pauvres gens qui étaient venus chercher leur sac de mil », confiait le père Chenu à des journalistes, lors de son rapatriement de force par les autorités françaises dans la capitale du Niger.
À Niamey, pourtant, la ville ne semble pas sous tension. Mais quelques signes ici et là laissent planer le doute. Il y a d’abord ces barbelés tout neufs placés au-dessus du mur d’enceinte de l’ambassade de France. Assis sur des chaises en plastique entre l’ambassade et la résidence de l’ambassadeur, une petite dizaine de gendarmes nigériens veillent. « Nous sommes tenus au secret », assure l’un d’entre eux, peu amènes vis-à-vis des journalistes. À l’Hôtel Gaweye, l’un des deux grands hôtels de la capitale, où les Français d’Arlit ont été rapatriés, la sécurité a aussi été renforcée. Depuis l’enlèvement du 16 septembre, un portique de sécurité a été installé devant l’entrée. Dans le jardin qui entoure la piscine, deux gardes armés se sont placés dans l’ombre. « Tout cela est nouveau, raconte un humanitaire. Avant, on pouvait entrer ici comme on voulait. » La menace terroriste est nouvelle au Niger. Même les grandes ONG internationales semblent ne pas savoir comment réagir. En témoignent leurs règles de sécurité, qui semblent bien souvent disproportionnées. À Maradi, par exemple, dans le sud du pays, hors de la zone rouge définie par le Quai d’Orsay, à environ 2 000 km d’Arlit, les expatriés de MSF France ne peuvent pas se déplacer à pied, ni se rendre dans l’un des seuls hôtels de la ville. Certaines dispositions sont même contradictoires. MSF Espagne a ainsi retiré tous les autocollants de l’ONG des véhicules, tandis que les expatriés de la section Belgique, eux, ne sortent plus sans leurs tee-shirts estampillés « MSF »
Conséquence immédiate de l’enlèvement d’Arlit : la désertion des touristes dans la zone Sahel-Sahara (Mauritanie, Sud algérien, Mali, Niger). « La prise d’otages d’Arlit a entraîné 40 % d’annulations en quatre jours », explique Maurice Freund, président de Point Afrique, avionneur et voyagiste solidaire, l’un des rares, jusqu’à ces jours derniers, à encore affréter des vols pour Gao, Agadez, Atar ou Tamanrasset, Timimoun, Djanet. Face à la presse à Paris, ce jour-là, tout juste débarqué du Niger, où il est allé prendre le pouls du terrain et rencontrer les autorités, il annonce qu’il jette l’éponge. « Sur nos sept destinations, nous n’en gardons qu’une, Mopti, au Mali, le risque Aqmi n’étant pas arrivé en pays dogon. Nous avons atteint un stade limite et nous ne pouvons plus nous permettre de prendre le moindre risque. Trafic de drogue, islamisme radical, les jeunes Touareg semblent tentés de vouloir échapper à leur sort en allant vers qui paie le mieux. » Lui qui, il y a neuf mois encore, voulait croire au tourisme comme « arme de paix » rend… les armes à contrecœur, malheureux d’abandonner ces populations en voie de reconquérir autonomie et dignité. « En 15 ans, nous avons fait naître de l’espoir, en développant une forme de tourisme qui profite localement aux habitants. Et cela a marché : formation de guides locaux, microcrédits, projets agricoles, artisanat… Aujourd’hui, en Mauritanie, si l’on en croit les chiffres du Pnud, le taux de pauvreté dans la région d’Atar est passé de 58 % en 1996 à 21 % en 2002. » Un progrès que la peur du terrorisme fragilise.