Pour Valérie Issumo, l’eau douce, qui ne représente que 2,6% des eaux disponibles, peut-être mieux gérée à l’aide d’un marché (bourse) à terme éthique. Mais quid des pays comme ceux du Sahel, souvent déficitaires ? Entretien.
Les Afriques : Si rien n’est fait, à quel horizon situez-vous les premières grandes crises consécutives aux pénuries d’eau ?
Valérie Issumo : En 2050, il est probable qu’au moins une personne sur quatre vivra dans un pays affecté par des pénuries d’eau douce, chroniques ou récurrentes.
LA : En matière de consommation d’eau, quelles sont les disparités entre les pays ou les régions de la planète ?
VI : La consommation globale d’eau par habitant varie entre 1900 m3 (Canada, USA) et 2 m3 (Mozambique) par an, soit entre 900 et 3 litres/jour/hab.
LA : Peut-on consommer significativement moins d’eau sans changer radicalement notre mode de vie ?
VI : Oui, par l’amélioration des réseaux de distribution d’eau (nombreuse pertes dues aux fuites) et une utilisation plus rationnelle de l’eau dans l’agriculture. Par exemple, l’irrigation goutte à goutte et l’utilisation de l’eau prioritairement pour la nourriture, pas pour les agro-carburants.
LA : Comment se répartit la consommation d’eau entre les consommations domestiques, agricoles et industrielles ?
VI : Dans le monde : Consommation domestique et pour les loisirs, 15%. Consommation agricole, environ 70%. Consommation industrielle, environ 15%
LA : Mis à part les réductions de consommation, quelles sont les mesures à prendre pour préserver ces 2,6% de réserves d’eau ?
VI : Les conséquences sur les réserves d’eau douce de la pollution de l’air, des déviations de cours d’eau, de l’utilisation excessive des nappes phréatiques sont connues. Il est impératif de gérer et conserver ces ressources d’eau douce comme un capital vital de notre humanité.
LA : Selon vous, une monétarisation de l’eau est possible. Quel en serait le principe de fonctionnement ?
VI : Lorsque les biens sont gratuits, ils sont généralement mal utilisés/gérés et on ne prend pas en considération le coût à long terme de l’utilisation de ce bien. Pour l’énergie, le coût de l’éthanol est comparé au cours du pétrole, sans tenir compte du coût de l’eau qui sert à fabriquer ces agro-carburants. Or, entre 2500 et 4000 litres d’eau sont nécessaires pour produire 1 litre d’éthanol.
Aujourd’hui, les coûts de l’eau utilisée via les réseaux tiennent compte des infrastructures nécessaires, des frais administratifs et des taxes, mais pas de la valeur de l’eau à considérer comme bien de consommation vital.
Il est impératif qu’une partie de l’eau reste un bien public. Aussi, pour financer les objectifs des Nations Unies, à savoir que chaque habitant aie une vie digne via l’accès à minimun 50 litres d’eau/jour/habitant, une des solutions consiste à valoriser toute consommation d’eau excédent 200* litres/jour/habitants (* = quantité à affiner en fonction des climats et autres éléments).
Les données démographiques sont relativement fiables ; sur la base de cela, certaines régions/pays devraient acheter sur la bourse des titres pour consommer plus de 200* litres/jour/habitants. Les vendeurs de ces titres seront les pays/régions qui ne consomment pas autant et qui ont du surplus d’eau douce en fonction de leur population selon cette même quantité.
Selon les expériences, les gestions par des organismes publics sont en général moins efficaces et plus dépensières que les sociétés privées, je préconise donc que la gestion de l’eau soit principalement privée.
Si, en Suisse, 160 litres/jour/habitant suffisent pour vivre de manière moderne, pourquoi faut-il aux Américains en moyenne 575 litres/jour/habitant ?
Par exemple, un producteur de riz indien pourrait acheter sur la bourse éthique de l’eau des titres lui permettant d’utiliser de l’eau (entre 800 et 3000 litres d’eau sont utilisés pour produire 1 kg de riz), puisque son pays/sa région répondrait aux critères d’accès au marché à terme (dont une des conditions serait le respect de normes de pollution). En contrepartie, le Burundi ou un autre pays limitrophe du lac Tanganyika pourrait vendre sur ce marché à terme de l’eau, des titres lui permettant de financer ses infrastructures et livraisons gratuites de 50 litres/jour/pour tous ses habitants.
LA : Quelles solutions apporterait cette monétarisation ?
VI : Comme pour le marché des émissions de carbone, les grands consommateurs d’eau feront l’arbitrage entre l’achat de titres d’eau sur la bourse éthique de l’eau et le coût des aménagements pour une production moins consommatrice d’eau, ce qui donnera une impulsion aux nouvelles technologies, qui tiennent compte du développement durable. Une autre solution qu’apporterait cette monétarisation partielle des ressources d’eau douce est le financement qu’elle procurera sans aggraver les dettes publiques, ni augmenter les taxes (les cotations seront sur des échéances +/- longues).
De manière générale, l’effet de levier généré par du financement disponible grâce à la bourse aura un impact considérable sur la crise actuelle que nous traversons, car des emplois seront créés pour les infrastructures de distribution d’eau, mais aussi dans les autres secteurs.
LA : Ne risque-t-on pas de créer une nouvelle niche de spéculation sur un produit aussi vital ?
VI : Le crédo à ne pas oublier est la dimension éthique du projet que je résume en 4 P :
Planet : continuer à gaspiller l’eau, comme cela se fait aujourd’hui par ceux qui en ont les moyen n’est pas viable pour notre environnement
People : la finance générée par le négoce de l’eau à travers cette bourse de l’eau sera en priorité pour diminuer les divergences entre les pauvres et les riches
Profit : pour qu’une situation perdure, il faut qu’il y ait des marges suffisantes, un proverbe en gulimancena du Burkina Faso dit « Tin-Tua = développons-nous nous-mêmes »
Peace : aucun conflit géopolitique ne devrait survenir, en raison de l’anonymat des intervenants sur le marché à terme, et l’accès à l’eau potable d’un plus grand nombre de personnes entrainerait moins de violences. L’impact sur les problèmes d’immigration sera immédiat, car si les personnes bénéficient de meilleures conditions de vie chez elles, il est démontré que cela à un effet positif contre les violences et sur les flux migratoires.
LA : Une monétarisation de l’eau ne risque-t-elle pas de créer encore davantage de valeur pour les pays bien arrosés et creuser encore le fossé avec les pays arides ?
VI : Non, puisque des quotas seront mis en place : aucune spéculation ne serait permise puisque le sous-jacent des titre sera lié à un potentiel concret (disponibilité physique en livraison d’eau ou marchandises ayant une emprunte en eau acceptée par les intervenants actifs sur la bourse)
LA : Pourquoi, selon vous, ce projet n’a encore jamais été mis en œuvre comme, par exemple, pour le carbone ?
VI : Pourquoi certaines banques ont-elles été sauvées très rapidement cette année, à coups de milliards, alors que cela fait longtemps qu’on connaît les coûts, notamment pour nourrir toute la planète ? Je pense que certains pôles économiques et politiques préfèrent continuer à voir certaines régions la main demandeuse plutôt que le contraire.
LA : Quelles réactions a, à ce jour, suscité votre projet ?
VI : L’idée de valoriser l’eau n’est pas nouvelle et elle a de nombreux défenseurs dans le secteur privé (dont M. Peter Brabaeck, CEO de Nestlé). Pour la phase d’étude, il est néanmoins plus difficile d’avoir du soutien du secteur public, malgré la dimension éthique de mon concept.
LA : Quelle est votre prochaine étape dans la mise en œuvre de cette plateforme ?
VI : S’il faut attendre que chaque pays/région vote pour la mise en place d’un protocole du type « Kyoto » pour l’eau, je suis pessimiste. La médiatisation peut susciter des débats et des réactions, qui seront de précieux outils pour avancer sur ce sujet. Entretemps, je compte sur le bon sens de certaines entreprises ou organisations internationales pour m’aide à mieux explorer cette piste, avec différents experts pour analyser les aspects légaux, environnementaux, géo-politiques, socio-économiques, industriels, agroalimentaires, etc.
Propos recueillis par Mohamed Baba Fall
Cas pratiques
LA : Est-ce que les pays du Sahel, qui sont mal arrosés, peuvent être gagnants dans ce marché ?
VI : Oui, les pays du Sahel auraient un accès privilégié à la bourse éthique de l’eau, mais ils devront respecter en contrepartie des conditions pour l’écologie, notamment pour un reboisement et une dépollution. Ils pourraient bénéficier d’accès préférentiels pour la nourriture importée, grâce à leur quota d’eau non disponible : par exemple, la Mauritanie qui compte une population d’environ 3 291 000 habitants, devrait avoir au minimum 50 litres/jour/habitant selon les objectifs des Nations Unies : si le pays n’a aucune ressource en eau douce et que les scientifiques estiment qu’aucun prélèvement ne devrait être fait dans le fleuve Sénégal durant, par exemple, dix ans, le pays pourrait être acheteur d’allocations en eau sur le marché à terme de l’eau, à raison de minimum 60 060 750 000 litres par an, soit 60 061 mégalitres (ML).
Imaginons que lors de l’achat des 60 061 ML de la Mauritanie, il y ait une quantité de 60 061 ML en vente sur le marché éthique de l’eau pour les mêmes échéances sur le marché à terme de l’eau, que l’offre rejoint la demande et que le cours de bourse moyen pour 2012 soit de 1700 USD/ML ; la Mauritanie aura une option d’achat d’allocation en eau de 102 103 700 USD pour 2012.
Ce montant sera compensé, notamment, par son incorporation au prorata dans les prix de distribution d’eau et/ou d’autres denrées et supérieures à la consommation de 50 litres/jours/habitants ; et/ou par la vente de leur quota sur une échéance plus lointaine sur la bourse éthique — par exemple — en 2022 au niveau de 1600 USD/ML, grâce à la garantie donnée pour délivrer ce volume d’eau en 2019. La contrepartie pourrait aussi être financière notamment par la vente de la gomme arabique issue de la grande muraille verte (en projet) ou grâce, par exemple, à la vente du pétrole, qui permettrait de sortir du marché à terme. En plus des conséquences positives liées à l’obligation de la Mauritanie d’agir pour son écologie, le marché à terme de l’eau aura permis de ne pas endetter davantage la Mauritanie, puisqu’un pays producteur, par exemple, de riz au Nigeria (supposé répondre aux critères d’accès au marché à terme éthique de l’eau) aura la garantie d’exporter du riz en 2012 produit avec l’eau comptabilisée à 1700 USD/ML. le Nigeria emprunte des marchandises en eau (selon des critères de développement durable : si par exemple 1 kg de riz peut être produit avec 1000 litres d’eau plutôt que 3000, seul le chiffre de 1000 litres sera retenu). Il est clair que le cours de bourse ne devra pas descendre en dessous du seuil (dans notre simulation) de 1000 USD/ML ou du seuil pour délivrer le minimum d’eau potable dans le monde pour tous les habitants de la planète.
Les mécanismes de garantie d’appels de marge pour contrer les fluctuations de marchés et reports de marges pourraient, dans certains cas, être garantis par les bailleurs de fonds traditionnels, mais qui ne devraient plus craindre de non-remboursement en raison des plafonds maximum définis au préalable (stop loss orders) ou mauvaises utilisations des fonds, car l’effet de levier de l’accès à l’eau potable à toute la population ira au-delà des frontières mauritaniennes.
Dans cette simulation, le Canada, qui ne connait pas de problème d’eau, pourrait vendre en 2012 une allocation de 40 000 ML afin de réunir suffisamment d’argent pour financer de la recherche de pointe pour — par exemple — des membranes spéciales de récupération des évaporations dans les serres.
Le Canada pourrait avoir arbitré sur le marché à terme trop de quantité (il se pourrait qu’un concurrent d’Israel ait un meilleur produit), dans ce cas le Canada pourra racheter sa position sur le marché à terme et encaisser une prime (si le marché est monté) ou une perte (si le marché à terme a baissé). Cet état de fait contribuerait à des avancées technologiques, des créations d’emplois, une meilleure accessibilité à l’eau potable et une meilleure qualité de vie en Mauritanie, car le Canada ne baissera pas radicalement sa consommation quotidienne de 900 à 200 litres/habitant.
Pour ces 40 000 ML échangés (en allocation) à travers la bourse éthique de l’eau entre le Canada et la Mauritanie, les applications concrètes permises par 40 000 ML* 1700 USD/ML (68 millions d’USD) serviront d’une part la recherche au Canada pour réduire les gaspillages d’eau, d’autre part le droit de consommation par la Mauritanie, par exemple de nourriture, selon une emprunte en eau couvrant cette quantité, mais avec une obligation pour l’écologie qui permettra de vendre à leur tour via le marché à terme des marchandises, de l’eau (si par exemple en 2022 de plus en plus des Mauritaniens consomment plus de 200 litres d’eau/jour, la Mauritanie pourrait se trouver, comme le Canada, dans l’obligation de valoriser et de donner un prix à toute consommation d’eau supérieure à cette quantité).
Pour pérenniser ce marché, il serait envisageable de réviser la quantité de 200 litres/jour/habitant à la baisse toutes les deux décennies et ce en raison des nouvelles technologies moins gaspilleuses d’eau et des croissances démographiques.