Le haut degré d’aboutissement de la civilisation de l’Islam médiéval est connu, même si on peut nuancer un enthousiasme parfois exagéré. Les Musulmans réussirent la synthèse de ce qui était à leur contact ; philosophie grecque, mathématiques indiennes, apports chinois et perses, créant une civilisation originale, mais leur avance sur l’Europe au Haut-Moyen Age fondit à tel point que, dès la fin du XVIIIème siècle, les Musulmans étaient incapables de résister aux ambitions européennes. Que se produisit-il ? Le processus garde un côté énigmatique dans ses détails. Il existe pourtant tout une série de causes identifiées, encore lourdes de conséquences dans le monde musulman actuel.
Le déclin du monde musulman fut avant tout relatif, il ne put soutenir la comparaison avec l’Occident. Il faut éviter les tableaux catastrophistes, car sa période la plus favorable n’était pas exempte non plus de faiblesses ou de moindres réussites. Cependant, quand on se penche sur son histoire, on voit qu’à partir du XIIème siècle, quelque chose semble cassé dans la dynamique. A ses débuts, l’Islam avait une science, un droit, voire même une théologie libres et parfois audacieux, mais il semble que ce dynamisme se soit érodé au profit de courants plus conservateurs. Les premiers signes de déclin apparurent au XIIème siècle, et même si des recherches considérables restent à mener, on a un certain nombre de pistes.
Les problèmes se posèrent rapidement en théologie et en droit musulman. La première stagna très vite, faute d’une tradition de l’exégèse coranique stimulante, contrairement au Judaïsme et au Christianisme avec leurs livres sacrés. Le commentaire coranique de Tabari, mort en 923, est la dernière œuvre originale en la matière. Le commentaire classique était dit « en tradition », avec une étude qui se centrait sur les traditions attribuées à Mahomet et surtout sur les autres exégètes. Le reste se partageait entre la philosophie, le droit et la grammaire, mais sans vraie exégèse personnelle. A partir du XIVème siècle, avec les difficultés de toute sorte, le niveau des enseignants baissa et la pratique se concentra sur les homélies, la morale pratique et religieuse et la littérature des hadith (des traditions attribuées à Mahomet et à ses disciples), dont l’apprentissage par cœur exigeait immobilisait une énergie démesurée. Ces techniques d’enseignement se retrouvent aujourd’hui de manière caricaturale dans les madrasas tenues par les intégristes. Il y eut une école théologique plus créative, le mutazilisme, qui utilisait abondamment le rationalisme de la philosophie grecque et affirmait que le Coran fut créé au moment de la Révélation. En deça du divin qui est inaccessible, le Coran devait donc être interprété et non pas pris de manière littérale car l’écriture seule ne pouvait refléter la volonté divine. Les conséquences étaient importantes, car du droit à l’interprétation découlaient le libre-arbitre et la non prédestination. Pire encore, pour les traditionnalistes, l’accent mis sur la liberté et la responsabilité de faire le bien ou le mal niait que le salut fut réservé aux Musulmans. Après avoir eu un fort soutien politique entre 833 et 848, le mutazilisme fut fortement combattu par les pouvoirs suivants. Après un retour en grâce au XIème siècle, il fut définitivement condamné par les Seldjoukides à partir de 1050 environ, et disparut progressivement, son caractère élitiste ne l’ayant jamais rendu populaire. L’interprétation du Coran resterait désormais, chose essentielle pour l’avenir de l’Islam, assez littérale et conservatrice, un trait exacerbé dans les puissants courants réactionnaires contemporains que sont le salafisme ou le wahhabisme. Le droit, lui, relève en Occident d’un pouvoir séparé, mais dans l’Islam classique, il était de fait aux mains de religieux, les Ulémas, les Califes leur ayant abandonné officieusement les questions juridiques. Au début, le droit musulman était vivant et pratiquait « l’idjtihad », un effort de réflexion personnelle (notamment par analogies) des juristes pour juger d’une question particulière. Vers 900, il y eut une inflexion conservatrice et on proclama la « porte de l’idjtihad » fermée, car tous les cas possibles avaient été traités. A la place se développa le « taqlid », qui demande une adhésion sans réserve aux principes des quatre grandes écoles juridiques islamiques. L’évolution du droit musulman s’en trouva considérablement freinée, la loi fut le plus souvent basée sur la Charia, un problème toujours actuel.
Le dynamisme intellectuel musulman était aussi très fragile, car il reposait beaucoup sur le soutien du pouvoir politique. Les intellectuels occidentaux se constituèrent assez vite en corporations relativement indépendantes du pouvoir, en donnant naissance à l’Université moderne, mais en Islam, le manque de soutien du pouvoir était fatal. Ce fut ainsi le Calife al-Mamoun (813-833) qui donna un essor décisif aux sciences et aux arts en créant la Bayt al-Hikma ou « Maison de la Sagesse », qui traduisit un nombre considérable de textes du grec au syriaque, puis du syriaque en arabe. Si les goûts d’un émir ou d’un calife différaient de ses prédécesseurs, il pouvait y avoir des réorientations importantes, à l’exemple des Almohades andalous, très pieux mais sans excès, qui délaissèrent la poésie andalouse mais étaient amateurs de sciences et de philosophie, Averroès (1126-1198) en étant un exemple. Bien pire encore fut le déclin économique du monde musulman, à cause des conflits internes, des invasions, et de la suprématie progressive des Chrétiens dans le commerce international maritime. Affaiblies, les classes dirigeantes ne se sentaient plus les moyens d’entretenir une activité culturelle source de prestige mais dispendieuse.
L’évolution politique de l’Islam entraina un éclatement géographique du monde musulman, qui fut préjudiciable en freinant la circulation des idées intellectuelles. Les grandes vagues de traduction des œuvres perses ou grecques aux VIIIème et IX siècles profitèrent à l’ensemble du monde musulman, dont une grande partie des savants n’était pas arabe (Omar Khayyam, Avicenne). Avec l’éclatement politique, les travaux scientifiques se firent de manière dispersée. En mathématiques, les Andalous Ibn al‐Samḥ et Ibn Hud, au XIème siècle, travaillèrent sur le calcul infinitésimal (le calcul d’aires de surfaces et de volumes courbes), mais de manière isolée et leurs calculs manquaient de rigueur et d’une connaissance de leurs précurseurs orientaux.
Les changements de structures politiques ne furent pas sans conséquences. L’arrivée des Turcs Seldjoukides au XIème siècle vit une réorganisation de l’enseignement. Ils développèrent le système de la madrasa, des lieux d’enseignement. L’Etat finançait l’instruction mais avait en retour un contrôle total sur les programmes et les enseignements. Les madrasas avaient pour but principal la consolidation du sunnisme, pour contrer la doctrine influente de l’ismailisme, une branche divergente du chiisme, et pour assurer un ordre juridique et moral qui était de plus en plus la base de la légitimité politique. Cet enseignement se basait donc sur les arguments d’autorité et la conformité au dogme. De même, en Occident musulman, la reprise en main fut faite par la dynastie des Almoravides, des Berbères très fermés intellectuellement, qui firent en 1109 un autodafé d’œuvres du philosophe al-Ghazali devant la mosquée de Cordoue.
En Egypte, après la prise et le pillage atroce de Bagdad par les Mongols en 1258, le pays servit de refuge à des savants et hommes de lettres, qui reconstituèrent un nouveau centre de culture, mais avec des évolutions à double tranchant. Ces hommes avaient le sentiment de devoir conserver un patrimoine culturel menacé et qui pouvait très bien disparaître. L’activité intellectuelle de l’Egypte mameluke, qui devint pendant un temps le cœur du monde arabe, fut donc très tournée vers la production d’encyclopédies, de synthèses générales, de compilations et de traités de vulgarisation. Certes, la diffusion de l’instruction à destination des futurs fonctionnaires ou juges en était facilitée, mais ces efforts se faisaient au détriment de la pensée dynamique et de l’innovation. L’enseignement devint ainsi bien trop centré sur la mémoire mécanique, sclérose qui fut aggravée par des nominations d’enseignants qui tenaient surtout aux relations avec le pouvoir.
Le développement des courants mystiques eut aussi un rôle prépondérant. Un mystique cherche à s’élever jusqu’à Dieu sans le recours à la raison. En Islam, les courants mystiques tels que le Soufisme eurent une influence croissante. Prêchant l’unité de Dieu comme seule réalité, leur idéal méditatif et intériorisé, qui tient un peu du panthéisme, était difficilement compatible avec une théologie plus intellectuelle, qui prône une réflexion logique sur les systèmes cosmologiques. Le cas personnel du philosophe al-Ghazali (1058-1111) éclaire ces mutations et résume toute une époque. Il tente à ses débuts de concilier philosophie et religion, mais dans le contexte de luttes religieuses et politiques de l’époque, il subit une crise personnelle vers 1095, qui l’amène au mysticisme soufi et le fait écrire à la fin de sa vie, par un renversement complet, L’incohérence des philosophes. Le succès de ces idées entraina une désaffection des élites envers la falsafa (philosophie), vue désormais comme inutile à la foi.
On voit donc que, du début du Xème à la fin du XIème siècle, plusieurs causes de stagnation se mettent en place, mais aucun ne semble suffisant à lui seul. C’est la manière dont leur combinaison a opéré qui reste encore opaque, à cause d’études historiques contemporaines encore très lacunaires. L’Islam prospérait également dans un monde écologiquement bien plus fragile que l’Occident. L’historien Maurice Lombard met en avant le manque de matières premières aussi essentielles que le bois ou le fer dans le monde méditerranéen, dont l’Occident était abondamment pourvu. Il fallait organiser des expéditions jusqu’en Inde pour se procurer du bois. Le monde aride du Moyen-Orient ne pouvait pas non plus supporter de fortes densités de population. L’essor agricole et industriel que connut l’Occident aux XIIème et XIIIème siècles n’eut pas d’équivalent en Orient, et on peut se demander si le manque de ressources l’aurait rendu possible.
La période du XIIIème au XVème siècle montre des signes nets de déclin, mais voit aussi quelques enrichissements qui sortent du lot. Nous verrons deux cas connus. Le premier est l’historien Ibn Khaldun (1332-1406), sans équivalent avant le XIXème siècle européen. Il est le premier à dégager des lois générales du déroulement historique, au-delà de la succession des évènements. En astronomie, nous citerons la figure d’Ulug Begh (1394-1449), souverain et petit fils de Tamerlan, qui fit bâtir un remarquable observatoire astronomique à Samarcande et créa un institut où travaillaient 70 astronomes. Ils y conçurent les « Tables Sultaniennes », qui relèvent la position de plus d’un millier d’étoiles et dont la précision resta inégalée pendant deux siècles. Ces prouesses avaient cependant la faiblesse considérable d’être le fait d’individus isolés, donc sans effet sur la société dans laquelle ils vivaient ni postérité immédiate. Il n’y avait ni effet d’entrainement d’une discipline à l’autre, ni enrichissement mutuel de scientifiques travaillant simultanément dans un domaine. Ainsi, à Bagdad, au XIIIème siècle, Ibn Nafis décrivit le premier la circulation sanguine dans le corps, mais son ouvrage fut totalement oublié en Orient (et traduit en 1500 en Europe). Les travaux d’al Haytam (965-1039) en optique, ne furent redécouverts qu’au XIIIème siècle, alors qu’ils avaient déjà beaucoup influencé les savants occidentaux.
Il y a enfin des causes encore plus fondamentales. La philosophie et la théologie musulmanes étaient très différentes de l’Occident, car elles se concentraient sur la figure d’un homme intemporel, autosuffisant et de son lien avec Dieu. La philosophie était de tendance néoplatonicienne, aspirait à faire retrouver à l’âme égarée dans le corps son essence divine, alors que la philosophie occidentale était plus concrète dans son rapport au monde et couvrait des champs plus étendus. Il y avait aussi tout le regard nostalgique sur une pureté originelle qui aurait existé du temps du Prophète et de ses descendants immédiats, puis aurait été perdu dans un monde ontologiquement voué à la décadence. Un esprit tel qu’Ibn Khaldun était très pessimiste sur le devenir des civilisations, vouées à un affaiblissement irrémédiable. Son contemporain, le juriste al-Shatibi, voulait de manière contradictoire rénover des lois sclérosées mais affirmait simultanément qu’il fallait préférer les livres anciens. Ces idées restent encore très (trop ?) présentes dans l’imaginaire musulman actuel.
En mathématiques, il semble que la quasi absence de symbolisme mathématique ait constitué un frein insurmontable quand les recherches devinrent trop complexes. Dans le domaine du calcul infinitésimal, la science islamique s’engagea dans des voies qui étaient des impasses. L’école italienne du XVIème siècle reprit cette branche si importante, mais à partir d’autres bases. Il semble enfin que les réticences à l’innovation aient constitué un frein. Dans une discussion entre les savants Abu Hatim et Abu Bakr au début du Xème siècle, le second affirme que grâce à l’aide des anciens, il a pu dépasser leurs travaux. Abu Hatim lui répond alors que tout serait susceptible d’être annulé et que « Le désordre s’installerait dans le monde d’où la vérité serait bannie : car tous les savants seraient menacés leur vie durant d’être dans l’erreur ». Le décalage avec l’Occident devint criant à partir du XVème siècle. Sur le plan politique, les Turcs ottomans rétablirent la situation, et jamais le monde musulman ne parut aussi puissant qu’au XVIème siècle, avec la conquête des Balkans et de la plaine indo-gangétique. Néanmoins, si les civilisations turques et persanes restaient brillantes, elles ne produisirent presque plus de grands penseurs et le retard technique sur l’Occident fut croissant (partiellement compensé par l’usage massif de conseillers militaires, d’ingénieurs et de marins chrétiens). Celui-ci était devenu leader en matière intellectuelle et technique, avec des conséquences à terme désastreuses pour un monde musulman qui comprit seulement au XIXème siècle que l’Occident avait complètement pris le dessus. Le processus historique qui voit une civilisation arrêter son développement, stagner, voire régresser dans certains domaines de la connaissance peut paraître étrange aux Occidentaux, dont l’essor technico-scientifique fut sans interruption. La Chine connut un destin comparable, en entrant au XVème siècle dans une phase de repli, de conservatisme et de limitation des contacts avec l’extérieur, en détruisant notamment la flotte de jonques de haute mer qui avait atteint l’Afrique de l’Est. Son évolution actuelle montre en tout cas que ces périodes d’enlisement ne sont pas définitives et que les sociétés sont capables de les surmonter.
Sources principales :
Jean-Claude Garcin, États, sociétés et cultures du monde musulman médiéval, Xe-XVe siècle, 3 vol., 1995-2000
Ahmed Djebbar, Une histore de la science arabe, 2001
Bernard Lewis, Le monde de l’Islam, 1976 Robert Brunschwig,Classicisme et déclin culturel dans l’histoire de l’Islam, 1956