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Stéphanie Braquehais Nairobi-Le Temps-Genève-12-10-09

« L’aide humanitaire ne fait que nourrir la guerre »

lundi 12 octobre 2009

L’assistance humanitaire du Programme alimentaire mondial (PAM), sous-traitée à une poignée d’entrepreneurs locaux à cause du grand danger que courent les travailleurs étrangers, serait détournée par les milices islamistes du groupe Al-Shebab

« Ici, l’aide humanitaire, on l’appelle le robinet. Le problème, c’est qu’il est rempli de trous, et ce qui arrive à la population n’est plus qu’un mince filet d’eau ! » Ce constat cynique dressé par Mohammed, un habitant de Mogadiscio, ancien employé d’une ONG internationale, commence à se répandre au plus haut niveau, parmi les bailleurs de fonds, de plus en plus préoccupés par des allégations de détournement de l’aide alimentaire, dont pourraient bénéficier les milices islamistes extrémistes Al-Shebab. Ceux-ci mènent une guérilla acharnée contre le gouvernement de transition soutenu à bout de bras par la communauté internationale.

Affiliation à Al-Qaida

Renforcé par des centaines de combattants étrangers, Al-Shebab, revendique désormais clairement son affiliation à Al-Qaida. Les milices radicales contrôlent près des trois quarts du pays et les deux tiers des 3,5 millions de personnes qui, selon l’ONU, ont besoin d’une aide alimentaire d’urgence, se situent dans leur zone d’influence.

Les Etats-Unis, qui ont inscrit Al-Shebab sur la liste des groupes terroristes en février 2008, sont également les principaux financiers de l’aide en Somalie (environ 160 millions d’euros l’an dernier), et fournissent les deux tiers des fonds du Programme alimentaire mondial (PAM). Mais, depuis quelques mois, sans le clamer haut et fort, ils ont suspendu leur aide à la Somalie de peur de contribuer indirectement au financement… du terrorisme islamiste. Et tout aussi discrètement, Washington a chargé l’OFAC, un organisme de contrôle des avoirs étrangers qui dépend du Trésor américain, pour identifier les voies de financement du terrorisme et, le cas échéant, de sanctionner. Confrontée à ce coup dur, l’ONU multiplie les appels à l’aide internationale car le manque à gagner cette année (57% de dons reçus sur un milliard de dollars demandés), dû également à la crise financière, pourrait conduire à une « catastrophe humanitaire », selon les termes du PAM début septembre.

« Je ne suis pas certain du niveau de détournement et pour le moment il n’y a aucune preuve que les Shebab en bénéficient directement, mais c’est un problème majeur auquel nous sommes actuellement confrontés », reconnaît Mark Bowden, le coordonnateur permanent des Nations unies pour la Somalie. Depuis juin, une enquête est en cours au sein du PAM pour déterminer le niveau de détournement de l’aide alimentaire. Visiblement peu à l’aise, Peter Smerdon, porte-parole du PAM à Nairobi, refuse de commenter ces allégations. Parallèlement, le groupe de contrôle des Nations unies chargé d’évaluer l’application de l’embargo sur les armes en Somalie (qui date de 1992) enquête plus particulièrement sur les contrats négociés par l’agence de l’ONU avec des entrepreneurs somaliens. En effet, toute l’aide alimentaire du PAM passe par des sous-traitants locaux. Or, sur la liste de 29 sociétés présélectionnées pour l’acheminement, trois riches entrepreneurs bénéficieraient majoritairement des contrats, à hauteur de plusieurs centaines de millions de dollars.

Le PAM en otage

D’après un rapport interne de l’ONU daté de février, les agences onusiennes « ont tendance à se reposer sur un groupe restreint d’entrepreneurs […] depuis une longue période, donnant l’impression d’un marché fermé. Les mêmes individus pourraient être derrière de nombreuses sociétés en compétition pour les mêmes contrats. Si les appels d’offres ne sont pas authentiques, alors un cartel pourrait être en train d’opérer ». Un cartel qui aurait pris le PAM en otage et qui disposerait d’un pouvoir d’influence disproportionné. Le volume de l’aide a été multiplié par 20 en l’espace de huit ans.

Ces hommes d’affaires répliquent que pour acheminer les convois de camions dans les zones contrôlées par les Shebab, ils sont parfois contraints de payer, mais qu’en tant que commerçants, ils restent neutres et ne sont engagés auprès d’aucune faction, impliqués dans aucune politique. « Sur trente camions transportant des sacs de maïs ou d’autres denrées alimentaires, la moitié est récupérée par des groupes armés, que ce soit les Shebab, leurs alliés, ou même des milices pro-gouvernementales, raconte Abdiaziz, un habitant de Mogadiscio qui vit dans une zone sous contrôle Shebab. La nourriture est ensuite revendue au marché de Bakara, où on voit encore les emballages estampillés Nations unies. » Les déplacés, sans recours, ne peuvent que se plier à ces règles.

Une zone de non-droit

En guerre civile depuis dix-huit ans, la Somalie est devenue une zone de non-droit, où les expatriés ne peuvent plus poser un pied sans risquer d’être kidnappés ou tués. Depuis janvier 2008, 42 travailleurs humanitaires ont été tués, 38 kidnappés et 10 sont toujours captifs. La distribution de l’aide ou les projets reposent donc sur des ONG locales et ces entrepreneurs somaliens, qui disposent de leur propre escorte armée pour acheminer l’aide dans les camps de déplacés, qui abritent, estime-t-on, 1,3 million de personnes, réparties essentiellement aux alentours de Mogadiscio, le long de la route menant vers Afgoye (à 30 kilomètres de la capitale). Difficile dans ce contexte de contrôler la destination finale de l’aide. « On est pris en otage, témoigne un employé d’une agence onusienne. On ne peut presque pas aller sur le terrain pour vérifier ce qui se passe. Tout repose sur la confiance envers les ONG locales et les employés somaliens. Mais le problème, c’est qu’ils risquent aussi leur vie s’ils dénoncent les malversations. »

« L’aide humanitaire en Somalie ne fait que nourrir la guerre depuis de nombreuses années, confie un officiel du gouvernement de transition sous couvert d’anonymat. C’est un système bien en place. » « L’aide bilatérale n’est pas viable pour le moment et nous sommes contraints de passer par les agences onusiennes, admet un représentant d’une ambassade dont le pays fournit une aide importante pour la Somalie. C’est loin d’être la situation idéale. Ce débat [ndlr : sur le détournement de l’aide] risque de décrédibiliser l’aide humanitaire en Somalie et nous pourrions avoir des difficultés à continuer à donner. Nous ne voulons pas être utilisés, et si nous avons la preuve qu’il y a détournement, on devra se retirer. Mais alors, des millions de personnes ne pourront pas être assistées… »

Choix cornélien

Le dilemme n’est pas nouveau en Somalie, où depuis les années 1990 et les différentes missions de l’ONU (qui s’est retirée définitivement en 1995), la militarisation de l’humanitaire a suscité de nombreux débats. Cependant comme le résume un responsable de l’ONU, cette fois, le choix pourrait se réduire à « laisser des millions de personnes mourir de faim, ou risquer de nourrir la guerre et financer des groupes terroristes ».

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