Des troupeaux entiers ont été décimés à cause de la mauvaise pluviométrie enregistrée lors de la campagne dernière
A Kidal quand l’élevage va mal, tout va mal. La région s’étend sur 260 000km2, soit 21,27% du territoire national. Elle est une zone pastorale par excellence. La population est estimée à 94 000 habitants selon le dernier RAVEC. Elle est constituée à plus de 95% d’éleveurs. Les statistiques de la direction régionale des productions et industries animales (DRPIA) évaluent le cheptel à 911 886 têtes, toutes espèces confondues.
La région de Kidal est située dans une zone agro-climatique désertique. des poches homogènes de développement se partagent la région. L’Adrar des Iforas prête son nom au chef lieu de région. Les oueds sont nombreux. Ces réserves d’eau de ruissellement sillonnent les montagnes. Elles constituent de véritables trésors pour les nomades en période sèche. C’est aussi la partie de la région qui regroupe la presque totalité des agglomérations et la totalité des zones de maraîchage.
Les vastes plaines du Tamasna à vocation pastorale s’opposent à la zone désertique sans valeur agricole. Ces deux zones sont exploitées par les éleveurs nomades. Les pâturages herbacés et aériens constituent la source essentielle de l’alimentation des animaux. Ils suffisent en année normale, à l’alimentation correcte du cheptel autochtone et allogène, commente Amadou Yalcoué, directeur régional des productions et industries animales de Kidal. Les terres salées sont nombreuses dans la région. Elles constituent un apport minéral à l’alimentation des animaux.
La culture pastorale caractérisée par le nomadisme et la transhumance est basée sur le mode d’élevage d’extensif. Il laisse peu de place à l’alimentation du bétail en apport de complément, surtout d’aliments agro industriels.
Les nomades représentent plus de 75% de la population de la 8è région du Mali. Ils se déplacent entre les points d’attache en saison sèche autour des points d’eau qui constituent les lieux de concentration.
Ce spectacle est permanent cette année. La mauvaise pluviométrie enregistrée au cours de la campagne dernière, a plongé la région dans une sécheresse sans précédent. A travers les quatre cercles de la région, Kidal, Abeïbara, Tessalit, Tin-Essako, la misère se lit sur tous les villages. Les trajets menant aux différents points d’eau qui parsèment la région, sont jonchés de carcasses de centaines d’animaux. Dans les rues, les ânes meurent de soif. Des troupeaux entiers ont été décimés.
Plusieurs familles sont contraintes à l’exode, témoigne Arbacane Ag Abzayack, maire de la commune urbaine de Kidal. Aujourd’hui, tous les propriétaires de bétail ont parqué l’essentiel de leur troupeau à la maison. Dans la ville, les animaux côtoient les hommes.
Les villes et les villages se sont transformés en véritables parcs à bétail. Le campement de Takalot, à 38 kilomètres de Kidal vit une dure pénurie. Quelques éleveurs courageux se concentrent autour des rares points d’eau qui fournissent encore de quoi abreuver les hommes et les animaux. Ils ont décidé de mourir là ou leurs « enfants » ( leurs animaux), selon le propre terme d’un berger, laisseront leur âme. Sous un soleil de plomb, Inawilane Ag Malick et ses compagnons d’infortune s’affairent autour d’un puits. Ils ont marché des dizaines de kilomètres pendant toute une nuit avec leurs troupeaux de chameaux, d’ânes, de moutons et de quelques chèvres. Une véritable hécatombe. Les ovins qui constituent les maillons faibles de la caravane, sont restés au campement. Les quelques rares qui ont fait le voyage se couchent à l’ombre des épineux. Le troupeau attend une hypothétique goutte d’eau pour tenir encore quelques heures. Autour des puits, une équipe de deux à trois personnes puisent l’eau à des profondeurs atteignant souvent 60 mètres. La corde de la puisette est attachée à un âne ou un chameau qui se déplace pour tirer plusieurs mètres cubes à l’aide d’une poulie. Ce geste est répété plusieurs fois pendant des heures. Les éleveurs utilisent de vieux bidons de 20 litres, des récipients confectionnés avec des chambres à air usagées ou de la peau d’animaux pour conserver l’eau. Après avoir récupéré suffisamment d’eau, les animaux sont servis en premier. Ensuite les humains sont servis. Le reste des provisions est transporté au campement pour abreuver ceux qui sont restés en arrière-garde.
Aujourd’hui ce "va et viens" incessant rythme le quotidien des éleveurs de Kidal . Selon Baye Kamadora, autre éleveur venu abreuver ses troupeaux, il est enregistré 6 à 7 morts d’animaux par jour. Toutes espèces confondues. Mais les chameaux, les ânes et les chèvres résistent mieux à la soif. Une véritable hécatombe a décimé les moutons et les bœufs. Par ailleurs, même si l’eau est disponible, le manque de fourrage et d’autres apports comme l’aliment bétail, pousse les éleveurs à migrer vers les zones où existent encore quelques rares pâturages. Ainsi, la quasi totalité du cheptel de la région a migré vers les cercles de Ménaka et Ansongo sur quelques aires de fourrage. Cependant, si l’éleveur trouve du pâturage à Ménaka, la crise d’eau dans ce cercle est aussi criarde qu’à Kidal.
Comme si le sort s’acharnait sur la région de Kidal, la température n’a point été clémente depuis le depuis la fin de la dernière campagne agricole. Les températures journalières oscillent en permanence entre 35 et 40°c. La période de soudure s’est précocement installée depuis les mois de novembre et décembre 2009. Elle a été particulièrement difficile pour le cheptel au niveau de l’alimentation et de l’abreuvage.
L’état physiologique du cheptel s’est profondément dégradé, constate Amadou Yalcoué. Il en a résulté une chute vertigineuse de la valeur marchande des animaux sur le marché. Par exemple, un mouton dodu et saint était vendu il y a quelques mois à 40000 Fcfa sur le marché de Kidal.
Aujourd’hui, les troupeaux sont tous malades. Les bêtes décharnues par la sous alimentation et les maladies sont proposées à 2000 Fcfa. Paradoxa-lement, c’est au même prix qu’est cédé un kilogramme de viande saine chez le boucher de la place. Les têtes malades proposées à 2000 Fcfa n’ont pas d’acheteurs. Elles meurent de leur belle mort au grand dam des éleveurs. La richesse pastorale se dissipe à la vitesse « V » au vu et au su de toutes les autorités administratives et politiques.
Que faire ? L’édile de la commune de Kidal a qualifié la situation de catastrophique en l’a comparant aux sécheresses des années 1970 et 1980. Il juge que seule l’installation rapide de l’hivernage serait l’ alternative. Le vétérinaire expérimenté Yalcoué déclare que les premières pluies seront fatales. Les eaux mettront à nu le sol en apportant les quelques brindilles qui nourrissaient le bétail avant la poussée des premières touffes. Paradoxalement, la région regorge de puits, forages, mares, puisards, oueds. Mais le problème d’abreuvement pendant les périodes de soudure reste toujours crucial. Cette difficulté découle du mauvais maillage entre pâturage et points d’eau et le manque d’équipements de certains points d’eau. La crise d’eau dans la région de Kidal est accentuée par le défaut d’entretien de la plupart des infrastructures.