«L’Europe forteresse empêche l’accès à son territoire aux demandeurs d’asile et d’emplois. Ce faisant, elle recule chaque fois plus loin ses frontières en transformant les pays du sud en gendarmes à ses ordres, chargés de contenir les flux migratoires en sa direction, et ce au prix de la violation systématique des droits fondamentaux des personnes en migration». Tel est le triste constat fait par une mission conjointe de l’Association malienne des expulsés (AME) et l’ «Asociacion pro derechos humanos de Andalucia» (APDHA), dont le rapport vient d’être publié.
Depuis des années, plusieurs informations faisaient état de violations des droits fondamentaux des personnes refoulées à la frontière Mali/Mauritanie, précisément à Gogui. Pour avoir le cœur net, l’AME et son partenaire APDHA a initié une mission conjointe, du 21 au 29 octobre 2008, dans la zone. Le rapport de mission publié en avril 2009, est sans appel. Il qualifie la frontière entre le Mali et la Mauritanie de zone de non droits et ne passe pas par quatre chemins pour mettre en cause la co-responsabilité de l’Espagne dans les rapatriements en cascade de l’Europe vers l’Afrique. Le rapport indique que sous prétexte de lutter contre l’immigration clandestine, «subie» et non «choisie», l’Union européenne criminalise la personne exerçant son droit fondamental à la mobilité.
«Celle-ci, du fait du renforcement des contrôles frontaliers et de la politique chaque fois plus restrictive pour entrer en territoire européen, se voit obligée à migrer autrement, de façon non pas clandestine mais ‘’clandestinisée’’», indique le rapport. Avant de déclarer que «Ces politiques migratoires européennes, toujours plus sécuritaires et répressives, ont un impact considérable sur les droits fondamentaux des personnes en migration. De plus, elles alimentent la marchandisation de l’immigration et favorisent le négoce des routes clandestines, chaque fois plus longues et plus périlleuses». Le document élaboré par l’AME et son partenaire espagnol rappelle que c’est dès 2003 que l’Union Européenne s’est attachée, en échange d’un véritable «chantage au Développement» et au nom du «partage du fardeau» migratoire, à déplacer vers le sud le contrôle de ses frontières extérieures.
«Elle prétend ainsi en faire porter la responsabilité aux pays frontaliers que sont la Libye et le Maroc, puis aux pays de transit en Afrique Subsaharienne», a-t-il déclaré. Avant de constater que, du fait de cette «délocalisation» et de cette «déresponsabilisation» du contrôle frontalier externalisé, bientôt suivi des procédures d’asile, l’Europe forteresse empêche l’accès à son territoire aux demandeurs d’asile et d’emplois.
Les pays du sud deviennent des gendarmes du nord
Il a estimé que ce faisant, elle recule chaque fois plus loin ses frontières en transformant les pays du sud en gendarmes à ses ordres, chargés de contenir les flux migratoires en sa direction, et ce au prix de la violation systématique des droits fondamentaux des personnes en migration. Le rapport a constaté que «ce déplacement du contrôle vers des pays de transit qui ne possèdent pas l’infrastructure nécessaire pour se convertir en pays d’accueil, et qui ne sont soumis à aucun contrôle sur le respect des Droits de l’Homme, devient bien souvent sous-traitance de la violence, comme l’attestent de nombreux rapports d’organisations de défense des droits de l’homme».
Mieux, il a rappelé que la tragédie de Ceuta et Melilla en fin 2005, où au moins 14 personnes furent abattues par les forces de l’ordre marocaines et espagnoles, alors qu’elles tentaient de franchir la frontière les séparant du «Premier Monde», en est une claire démonstration. Par ailleurs, le rapport explique que c’est suite à la militarisation du Détroit de Gibraltar et à la fermeture du passage du Nord du Maroc par les enclaves de Ceuta et Melilla fin 2005, que de plus en plus de candidats à l’émigration choisissent désormais les ports de l’Afrique Subsaharienne (Sénégal, Mauritanie, Gambie…) comme point de départ pour atteindre l’Europe, et son chemin le plus direct, l’archipel espagnol des Iles Canaries.
Selon les enquêteurs de l’AME et de l’APDHA, c’est en 2006, suite à l’arrivée en cayucos de près de 33000 nationaux subsahariens que l’Espagne a déployé un dispositif sécuritaire dans le cadre du FRONTEX et diplomatique en créant des ambassades dans les pays de départ, destinés à freiner et contenir les «flux migratoires» en provenance de l’Afrique Subsaharienne en contrepartie d’une immigration choisie. «De fait, en externalisant le contrôle de ses frontières et en expulsant des nationaux subsahariens vers la Mauritanie, l’Espagne porte la co-responsabilité des conditions de détention et des refoulements collectifs en cascade dans les pays de la sous région, ainsi que des violations systématiques des droits de l’homme qu’ils engendrent», déclare le rapport.
Avant d’ajouter que depuis que la Mauritanie est devenue une zone de transit vers l’Europe du Sud et notamment un point de départ vers l’Espagne, les villes frontalières de Nioro du Sahel et de Gogui au Mali sont devenues, comme Kidal et Tinzaouatène à la frontière algérienne. «Nous y avons constaté les mêmes situations de non-droit sur les personnes refoulées en frontière, qui sont bien souvent détenues dans des conditions dégradantes, dépouillées, maltraitées, rackettées, et livrées à la précarité dans le plus grand dénuement.
Depuis fin 2005 et jusqu’à octobre 2008, les autorités maliennes du Cercle de Nioro ont comptabilisé 3417 refoulés en frontière terrestre depuis la Mauritanie», précise les enquêteurs. Pire, ils indiquent que force est de constater que les autorités locales et le gouvernement central maliens, pourtant extrêmement conscients des violations systématiques des droits fondamentaux de leurs ressortissants candidats à l’immigration, refoulés ou expulsés des pays de transit et d’accueil, ne prennent aucune mesure réellement efficace pour assurer leur intégrité physique et psychologique, leur protection, leur assistance et leur réinsertion au Mali.
Assane Koné