Le 10 juin, l’Institut pour l’environnement et la sécurité humaine de l’Université des Nations unies publiait un rapport, réalisé par l’ONG Care et le Centre pour le réseau international d’information en sciences de la terre de l’université de Columbia, qui soulignait le développement des flux migratoires dus au changement climatique. D’ici à 2050, ces migrations devraient concerner 200 millions de personnes.
Fin 2008, selon le rapport annuel du Haut-Commissariat pour les réfugiés des Nations unies (HCR) publié mardi 16 juin, le monde comptait 42 millions de personnes déracinées : 16 millions de réfugiés ou demandeurs d’asile ayant fui un conflit ou des persécutions, et 26 millions de personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays.
Si le nombre de déracinés est en baisse de 700 000 par rapport à 2007, "les nouveaux déplacements de 2009 ont déjà plus que compensé cette diminution", relève le HCR, notamment en raison des conflits au Sri Lanka, au Pakistan et en Somalie.
Les pays en voie de développement accueillent 80 % des réfugiés dans le monde, de même que la grande majorité des personnes déplacées. Une situation qui souligne, pour le Haut-Commissariat, "la charge disproportionnée assumée par ceux qui en ont le moins la capacité ainsi que le besoin de soutien international".
Enseignant chercheur à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Sciences Po Paris) et auteur d’une récente thèse ("Changements environnementaux et flux migratoires"), François Gemenne souligne la nécessité de définir un statut juridique pour les réfugiés environnementaux et de renforcer la protection des personnes déplacées à l’intérieur de leur pays.
Qu’est-ce qui définit un migrant environnemental ?
On parle de "réfugiés" environnementaux pour désigner les personnes contraintes de quitter le territoire où elles vivent en raison d’un bouleversement dans leur environnement, qu’il s’agisse d’une catastrophe naturelle (tsunami, tremblement de terre), d’une dégradation progressive de l’environnement (désertification, hausse du niveau des mers) ou d’un épuisement des ressources naturelles, notamment en eau potable.
En quoi les migrations environnementales se distinguent-elles de celles connues jusqu’alors ?
Dans un contexte de stress environnemental, la contrainte au départ est accentuée. Les impacts du changement climatique, même s’il s’agit souvent de phénomènes progressifs, n’offrent guère la possibilité de rester, ni de revenir. Même les déplacements provoqués par les catastrophes naturelles n’offrent pas toujours la possibilité d’un retour dans la région d’origine, contrairement à ce que l’on a longtemps pensé. Presque la moitié de la population de La Nouvelle-Orléans ayant migré après le passage de Katrina n’est jamais revenue.
Quel statut juridique est-il accordé aux réfugiés environnementaux ?
Parler de "réfugié" est un abus de langage. Ce concept est strictement défini par la convention de Genève de 1951, qui ne fait aucune référence aux victimes des dégradations environnementales. Aujourd’hui, les migrants environnementaux n’obtiennent souvent qu’une protection subsidiaire, temporaire. La Suède est le seul pays à avoir pris l’initiative d’étendre la Convention de Genève dans sa législation nationale, en accordant un véritable droit d’asile aux victimes de catastrophe naturelle.
Mais le seul ajout à la Convention de Genève d’un protocole additionnel, comme certains le préconisent, ne permettrait pas de régler la question, car ce protocole ne pourrait inclure les "déplacés internes". Or le départ forcé donne lieu, dans une majorité de cas, à un déplacement au sein du même Etat. Il faut donc renforcer la protection des personnes déplacées à l’intérieur de leur pays. Cela pose la question du rôle et du mandat du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), qui restent mal définis en cas de catastrophe naturelle. Le HCR ne dispose pas d’un mandat pour intervenir dans ce genre de situations, et bien qu’il se soit récemment saisi de la question du changement climatique, ses interventions ne sont pas systématiques.
C’est donc les pays de l’hémisphère Sud qui subiront le plus lourdement l’impact du changement climatique ?
Oui, alors même que les pays industrialisés sont les premiers responsables. Pour des raisons de justice et d’équité, et parce que les Etats du Sud concernés n’ont souvent pas les moyens de mettre en place des mécanismes d’assistance aux déplacés, il faut une coopération internationale. La voie la plus prometteuse réside dans un des thèmes de la négociation "climat" de Copenhague, qui porte sur le développement de stratégies d’adaptation au changement climatique et repose sur l’idée de la mise en place de fonds alimentés par le Nord et destinés à financer cette adaptation. Ces stratégies peuvent prendre différentes formes : diversification des pratiques agricoles, transformation de l’habitat, renforcement des digues.
En quoi l’adaptation est-elle une des clés au problème ?
Outre la nécessaire et urgente réduction de nos émissions de gaz à effets de serre, le développement de stratégies d’adaptation dans les pays d’origine est le meilleur moyen de limiter l’ampleur des flux migratoires. Mais elles ne doivent pas être réservées à la région d’origine : les migrations, surtout si elles sont soudaines et massives, entraînent une pression accrue sur les ressources des régions de destination, lesquelles sont généralement pauvres et incapables de faire face à un afflux de migrants.
La migration elle-même peut aussi être développée comme une stratégie d’adaptation à part entière. Aujourd’hui, les politiques d’adaptation se limitent à prévenir et empêcher les flux migratoires, mais il y a un enjeu à faciliter la migration. Car face à une dégradation de leur environnement, si les populations les plus favorisées sont les premières à partir, les populations les plus vulnérables manquent généralement de ressources leur permettant de migrer. Au Bangladesh, par exemple, les habitants subissent des catastrophes quatre ou cinq fois par an, mais beaucoup n’ont pas les moyens de partir pour des régions plus sûres.
Propos recueillis par Laetitia van Eeckhout