« Le tribut à payer pour s’adapter au nouvel environnement climatique sera bien lourd à supporter par le seul continent africain. C’est pourquoi les pays en développement et particulièrement les pays africains, n’auront de cesse de rappeler constamment les responsabilités de uns et des autres »
En septembre dernier les perturbations climatiques ont causé le sinistre dont les burkinabés peines encore à se relever, à trouver les fonds nécessaires pour faire face aux conséquences. D’autres pays de la sous régions ont été touchés à des degrés divers par ces mortelles inondations. De ces deux très grands pollueurs du monde, à savoir la Chine et les Etats Unis d’Amérique (ils ne sont pas les seuls), qui va payer la note ou trouver la panacée pour sauver notre planète ? On sait la terre malade car constamment blessée par l’homme moderne qui veut se « développer ».
Le forum mondial sur le développement durable ne nous donne pas la réponse explicite ou attendue à une telle question, mais engage les experts à réfléchir sur les dilemmes du développement qui se veut durable. « Changements climatiques : quelles opportunités pour un développement durable ? ».
Avant Copenhague, la session Afrique du Forum a mis les experts au travail à Ouaga 2000 (Burkina Faso) pendant deux jours. Cet après midi, les experts laissent place ou plutôt sont rejoints par les ministres de plusieurs pays pour une deuxième étape, appelé segment ministériel (après le segment des experts), qui prépare la position africaine à défendre au Sommet de Copenhague.
Enfin, ce sera demain dimanche 11 octobre la dernière étape de « haut niveau », celui des chefs d’Etats, au tout nouveau palais de sports de Ouaga 2000 avec 4000 participants attendus…. L’enjeu de ces réflexions est de taille, à n’en point douter, car il ne s’agit pas seulement de questions économiques, mais aussi de santé, de bien être, de conservation de l’environnement, etc. C’est avant tout une question de conscience humaine dans le développement et le partage, avec comme point focal, « les changements climatiques ;… » Et le rôle de l’Afrique n’est pas à négliger. « Les derniers évènements climatiques mettent le monde face à ses responsabilités. Nous devons trouver des réponses aux préoccupations en cours. » Affirme le ministre burkinabé de l’environnement et du cadre de vie Salifou Sawadogo.
En sept sessions, les experts ont travaillé sur quatre thèmes :
le développement durable entre contraintes environnementales,
mondialisation et défis démographiques ;
Santé, Afrique et mondialisation ;
Adaptation aux changements climatiques en Afrique.
Dix (10) propositions ponctuent la déclaration finale des experts.
« Renforcer le dialogue tricontinental Afrique-Amérique-Europe »,
Instaurer un dialogue trilatéral Afrique-Asie-Europe »,
Instaurer un dialogue trilatéral Afrique-Asie-Europe »,
« créer une dynamique de paix et d’entraide autour du Sahara »
« agir pour une révolution doublement verte » :
« irriguer la ville africaine »
- « favoriser la gestion partagée des ressources fluviales » « construire les infrastructures énergétiques nécessaires »
« créer un modèle de développement africain » « organiser la prévention des accidents climatiques »,
- « rechercher une stabilisation équitable du cours des ressources naturelles critiques de l’Afrique et créer une monnaie de réserve
« matières premières ».
Experts, ministres et chefs d’états pris entre développement et préservation de l’environnement
Peut-on vraiment et sérieusement prendre les changements climatiques comme une opportunité pour un développement durable sans que ce ne soit là une sorte d’humour noir qui soit de nature à énerver ceux qui subissent et meurent de ces changements sans en bénéficier réellement, c’est-à-dire les populations pauvres des pays « éternellement » en voie de développement ? C’est le pari de nos experts, nos ministres et nos chefs d’états. « De récentes études révèlent que l’Afrique demeure le plus vulnérable à ces changements climatiques dans la mesure où plus de 150 millions de personnes y seront, d’ici 2020, exposées à des problèmes de pénurie d’eau, de famine et autres catastrophes à cause du réchauffement de la planète alors même que ce continent ne contribue pour à peine 4% aux émissions mondiales de gaz à effet de serre. Selon l’organisation Internationale pour les migrations (OIM) plusieurs centaines de millions de personnes dans le monde dont une large proportion sur le continent seront contraintes de migrer du fait « du stress environnemental » et des conflits sur les ressources qui s’amenuisent. » Rappelle le premier ministre Burkinabé Tertius Zongo qui a ouvert cet après midi la session ministérielle des travaux. Il a aussi précisé que le plus grand défi pour les pays en voie de développement demeure, le renforcement des capacités d’adaptation des plus pauvres face aux changements climatiques, singulièrement dans les zones rurales qui hébergent l’essentiel des populations et des systèmes de productions agricoles. »
Le Chroniqueur
La contribution du Forum à la déclaration finale de Ouadadougou
Le développement durable intègre étroitement les aspects humains, économiques et environnementaux. Selon l’état d’avancement des pays dans ces trois domaines, la priorité doit porter plus particulièrement sur l’une ou l’autre de ces trois composantes. Pour l’Afrique, globalement, il n’y a aucune ambiguïté, le développement humain doit primer : l’accès à l’eau et à la nourriture, tout comme l’accès à la santé et à l’éducation sont prioritaires. Ils sont et seront le terreau du développement économique. Ce qui ne veut pas dire que l’environnement ne doit pas pris en considération dans le choix des projets de développement, simplement il n’en est pas l’objectif principal. Le risque majeur apporté par le changement climatique réside dans l’accentuation des cataclysmes naturels : sécheresse et pluies diluviennes désorganiseront une agriculture traditionnelle peu productive alors même que la population est en croissance rapide. L’Afrique contribue aujourd’hui de façon marginale au réchauffement climatique mais, de par sa position géographique, elle sera le continent qui lui paiera le plus lourd tribut. Il est donc équitable qu’elle soit aidée dans son combat pour en réduire et en gérer les conséquences avec, comme priorités, le développement d’agricultures nourricières, l’aide aux populations des régions les plus vulnérables, la lutte contre la désertification et la mise en place d’infrastructures pérennes permettant de réduire les dégâts provoqués par le dérèglement du climat.
Avant de présenter ses propositions, le Forum tient à rappeler quelques évidences qui sont des préalables absolus à la réussite :
La mobilisation pour le développement humain ne peut être efficace que dans des régions de paix et d’entraide ;
Les initiatives locales, au plus près du terrain et des réalités quotidiennement vécues, sont sources de créativité et d’innovation ; elles doivent être encouragées et accompagnées ;
Le soutien de l’aide internationale doit se focaliser prioritairement sur des projets présentant de solides garanties de durabilité ;
L’engagement ferme et l’implication des gouvernants des pays bénéficiaires de cette aide internationale sont essentiels dans la mesure où ils renforcent l’autonomie des institutions de ces pays ;
Le partage des expériences, réussies ou ratées, est un moteur de progrès. Enfin et surtout, il tient à rappeler que la compréhension des enjeux du développement durable et l’accès aux connaissances et à l’expérience de l’humanité sont des armes indispensables dans le combat que mènent les populations africaines contre une nature instable et difficile à maitriser.
Aujourd’hui, l’Afrique souffre globalement d’un déficit d’éducation et de formation professionnelle, de l’école primaire à l’université. Ce déficit obère le développement économique et humain dans un continent où les besoins sont immenses eu égard à la jeunesse de la population. Le développement durable s’inscrit dans le temps long et les progrès issus de l’éducation ne sont sensibles qu’au regard d’une vision générationnelle. Les urgences d’aujourd’hui ne doivent pas faire oublier ce fait ; un souci majeur de la coopération internationale doit être d’aider les Etats africains à améliorer l’enseignement et la formation.
L’élévation du niveau éducatif conditionne la réussite des politiques de développement et entraine un changement des comportements démographiques, en particulier une baisse de la fécondité, condition nécessaire à un équilibre durable entre populations et ressources.
Proposition 1 : « renforcer le dialogue tricontinental Afrique-Amérique-Europe » Les relations entre l’Afrique et l’Europe sont anciennes, complexes et étroites ; elles ont été conditionnées par la proximité géographique et par l’éloignement en termes de développement économique et humain. Le continent Sud-américain de son côté, qui n’oublie pas la racine africaine du Brésil, aborde avec dynamisme et créativité les questions du développement agro-alimentaire et de l’énergie dans la recherche de synergies Sud-Sud. Les continents Nord-américain et européen de leur côté témoignent tous les jours de leur implication et de leur intérêt pour leurs Suds respectifs et notamment pour les réserves de développement durable qu’ils recèlent. C’est cet ensemble de dynamiques anciennes et nouvelles qui façonne des perspectives de solidarité et de co-développement à exploiter, dès aujourd’hui, plus activement. Un forum du développement de l’Atlantique Sud, à l’initiative de la CDEAO, traitant prioritairement des questions de migration, d’énergie et de développement durable y contribuerait activement.
Proposition 2 : « instaurer un dialogue trilatéral Afrique – Asie – Europe » Depuis une vingtaine d’années, on voit se développer de nouveaux liens d’intérêts et de développement entre l’Afrique et l’Asie, notamment avec la Chine. Ce pays où le PIB moyen par habitant est encore relativement proche de celui de certains pays africains connait une croissance très rapide alors qu’il est confronté à certaines contraintes similaires : pauvreté, exode rural, pollution et aléas climatiques frappant durement la production agricole. La Chine expérimente, met en place des politiques publiques pour surmonter ces contraintes. Le Forum propose donc d’instaurer un dialogue trilatéral entre l’Afrique, l’Asie et l’Europe dans lequel les apports de chaque partie pourraient être enrichis par le partage de l’expérience et la recherche de solutions compatibles, voire communes.
Proposition 3 : « créer une dynamique de paix et d’entraide autour du Sahara » Le Sahara, espace dont le contrôle est partagé entre de nombreux riverains, est le foyer incandescent du combat de l’homme contre la désertification. Dans cette région, il n’est nulle place pour un autre conflit même si les activités illicites et terroristes ont aujourd’hui tendance à s’y incruster. Le Sahara doit rester une zone de paix et de coopération entre riverains pour permettre une lutte efficace contre ce fléau qui prive l’homme des ressources vitales si rares qu’y sont l’eau et la nourriture. Une initiative politique forte des Etats du Sahel, du Sahara et de l’Afrique du Nord, rassemblés autour d’un grand projet international, attirerait financements et compétences pour faire évoluer la gestion des sols afin d’amplifier et de coordonner la lutte contre les érosions hydriques et éoliennes, de réhabiliter les terres dégradées et de soutenir les opérations de reboisement. Elle donnerait une nouvelle dynamique à la Communauté des Etats sahélo-sahariens et au Comité permanent Inter Etats de Lutte contre la Sécheresse du Sahel (CILSS). Elle permettrait aussi de prendre en main collectivement la sécurité de la zone et d’éviter que ne s’y développent tous les trafics et ne s’y affrontent toutes les influences.
Proposition 4 : « agir pour une révolution doublement verte » La croissance démographique de l’Afrique et l’aggravation des contraintes climatiques rendent complètement inadaptés les modes ancestraux d’exploitation des terres. Une révolution doublement verte permettrait de faire face à l’accroissement exponentiel des besoins tout en préservant le capital nature : le grand défi de demain consiste à combiner une agriculture hautement productive avec le respect de l’environnement, dans une perspective d’équité dans la répartition des productions alimentaires. Cette révolution implique le développement de Centres de Recherche locaux soutenus par les compétences des meilleurs spécialistes mondiaux pour élaborer des solutions adaptées aux spécificités des sols et des climats des différentes régions africaines ainsi qu’aux conditions sociales et culturelles des populations. Le succès des révolutions agricoles se bâtit en effet sur la capacité à transférer les résultats de la recherche aux cultivateurs en évitant des ruptures brutales avec le tissu social traditionnel. Enfin et surtout, la terre africaine appartient aux Africains et a vocation prioritaire à les nourrir ; les entreprises agro-exportatrices ne doivent pas porter préjudice aux productions vivrières.
Proposition 5 : « irriguer la ville africaine » L’urbanisation galopante de l’Afrique place désormais les villes au cœur des problèmes auxquels sont confrontés les Etats. Leur croissance non maitrisée soulève de nombreux problèmes sociaux et techniques exposant les populations à des risques majeurs : risques sanitaires (mauvaise hygiène, carences dans l’assainissement, pollution, épidémies), chômage, inondations brutales,… Les capacités limitées de financement impliquent des choix dans les priorités d’intervention. Considérant que l’eau est comme le sang des villes, indispensable à la vie et à la santé, le Forum recommande que les ressources financières disponibles soient affectées en premier lieu à la construction, à l’entretien et à l’exploitation des installations affectées à la gestion de l’eau : réseaux d’adduction des eaux propres, d’évacuation des eaux usées, usines de traitement, stations d’épuration.
Proposition 6 : « favoriser la gestion partagée des ressources fluviales » Le continent africain possède une soixantaine de fleuves et de grands lacs internationaux. Ils sont sources de vie pour les riverains ; mais l’augmentation de la population et le dérèglement climatique en fragilise les équilibres. La mise en œuvre au niveau régional d’une gestion partagée est essentielle. Elle conduira à la réalisation d’infrastructures de régulation des débits des fleuves, permettra l’extension de l’agriculture irriguée tout en favorisant les échanges et le développement économique. Le renforcement de l’aide internationale devrait permettre d’abonder les projets communs interétatiques en perspective, notamment sur les grands fleuves (Nil, Congo, Niger, Sénégal, Zambèze,…).
Proposition 7 : « construire les infrastructures énergétiques nécessaires » Le développement des villes va faire évoluer la demande en énergie par concentration des besoins et lutte contre la pollution produite par l’usage urbain intensif du bois. L’électricité deviendra un vecteur essentiel et dans ce domaine l’Afrique est dotée de ressources renouvelables importantes ; le solaire bien sûr, quand il sera prêt, et surtout l’hydraulique ont un rôle majeur à jouer. Dans le prolongement de la proposition précédente, la construction de grands barrages sur les fleuves alimentant, par des lignes hautes tensions, plusieurs pays serait la base essentielle d’une production électrique qui accompagnerait le développement industriel et l’intégration régionale.
Proposition 8 : « rechercher une stabilisation équitable du cours des ressources naturelles critiques de l’ L’Afrique est riche de ressources naturelles qui attirent la convoitise des opérateurs internationaux car nécessaires au fonctionnement des économies industrielles. Ces richesses seraient gagées, sur la base de critères équitables liés à leur contribution au développement durable, dans une Banque de Compensation ; sont concernées, bien sûr, les ressources qui interviennent dans le cycle du carbone (hydrocarbures, charbon, biomasse,…) mais aussi les matières premières en voie de raréfaction qui nourrissent la croissance mondiale : cuivre, tantale, or, cobalt, diamants, phosphates, uranium… Cette banque, en relation avec le FMI, serait sous certaines conditions habilitée à délivrer aux Etats adhérents des certificats monétaires susceptibles d’être annexés à leurs monnaies de réserve. Une taxe de stabilisation, de type Tobin, sur les transactions financières internationales des ressources concernées alimenterait le fond de roulement de cette Banque et lui permettrait d’intervenir pour réguler les cours.
Proposition 9 : « créer un modèle de développement africain » Les standards de vie des pays aujourd’hui avancés et le modèle de développement qui les a produits servent de référence explicite ou implicite aux autres nations du monde. Or, si ce modèle a apporté de nombreux bénéfices dont on peut juger par le bien être dont bénéficient les populations de ces pays, il a aussi montré ses limites et ses défauts, car ayant privilégié la richesse sur l’humain et sur la nature. Il est issu de la culture des pays où il a émergé et a pu ainsi en bousculer certaines traditions. Pour réussir son développement, l’Afrique doit générer son propre modèle tout en évitant les erreurs du modèle occidental. Ce modèle africain, de façon similaire au modèle occidental, ne peut être décrété du sommet, mais doit se développer et s’enrichir par un échange fructueux et la confrontation entre la pensée des intellectuels et des stratèges politiques d’une part, et, d’autre part, l’initiative et la créativité de la population sur le terrain. Mais il doit profiter aussi de la connaissance des forces et des faiblesses du modèle occidental. C’est pourquoi le Forum insiste sur la nécessité de soutenir davantage les projets de coopération décentralisée, entre populations, associations ou collectivités locales. Il propose qu’une partie des fonds levés abondent des projets de ce type, sélectionnés sur des critères de développement durable.
Proposition 10 : « organiser la prévention des accidents climatiques » Les accidents climatiques, tempêtes, pluies diluviennes, inondations ou incendies dus à la sécheresse, devraient devenir de plus en plus fréquents avec le changement climatique et conduire à des catastrophes humaines et économiques de grande ampleur. Ces aléas sont inévitables mais, selon le niveau de préparation à de telles événements, les conséquences, en terme de vies humaines, peuvent être très diverses.
Le Forum préconise que, dans le cadre de l’ONU, soient prises en Afrique un certain nombre de mesures permettant de faire face à des cataclysmes climatiques ou d’autre nature :
Déploiement en réseau de systèmes d’alerte précoce ;
Aide à l’identification des zones vulnérables ;
Afrique : créer une monnaie de réserve « matières premières » » Préparation des autorités et des populations ;
Mise en place, sur quelques bases logistiques, de forces internationales d’intervention rapide, équipées et entrainées.
De plus, ces accidents climatiques, combinés à la raréfaction des terres arables et la croissance démographique, peuvent conduire à des poussées migratoires de grande ampleur. De tels exodes sont très difficiles à gérer et à contrôler. Il est important que les Etats africains mènent conjointement, au niveau régional, une réflexion pour se préparer à faire face, avec le soutien international, à des situations qui peuvent très rapidement devenir très déstabilisatrices.