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l’Essor - 01/02/2010

Emigration clandestine : Les Desperados de Kidal

lundi 1er février 2010

Des milliers de jeunes acharnés à traverser le Sahara et la Méditerranée pour gagner l’Europe, ont échoué dans la région

L’émigration clandestine des Africains de l’ouest et du centre vers l’Europe est devenu un sujet de grande préoccupation ces dernières années. En effet, ils sont toujours nombreux les jeunes de ces deux parties du continent à vouloir gagner l’Eldorado européen, même au péril de leur vie. Et les drames quotidiens qui surviennent avec les candidats à l’émigration clandestine et qui sont largement relayés par les médias, n’ont aucun effet dissuasif sur les jeunes pour qui aucun sacrifice n’est de trop pour se retrouver de l’autre côté de la Méditerranée. Pour eux, l’idée de faire fortune en Europe prime sur toute autre considération. Ils puisent dans cette conviction la témérité d’affronter la mer à bord de frêles embarcations. L’immensité du désert du Sahara avec ses conditions climatiques particulièrement hostiles ne les dissuade point. Notre pays les voit passer pour être devenu un point de passage pour les clandestins qui choisissent la voie de l’Afrique du Nord pour débarquer en Europe. La région de Kidal est une des plaques tournantes de ce mouvement en raison de sa proximité avec l’Algérie et le Niger. A Kidal aujourd’hui, on rencontre des personnes de diverses nationalités. Certaines d’entre elles sont des refoulés de pays du Maghreb. D’autres sont en attente de gagner ces mêmes pays et de poursuivre ensuite le voyage vers l’Europe en traversant la mer Méditerranée. Selon le rapport annuel du comité régional de la Croix-Rouge malienne à Kidal (CRM-K), entre le 1er avril et le 30 septembre 2009, une vingtaine de nationalités africaines et même asiatiques avaient été enregistrées à Kidal. Les plus nombreux sont les Maliens, les Nigériens, les Nigérians, les Camerounais et les Ghanéens. La moyenne d’âge est de 17 à 47 ans. Mais ces derniers temps, on note la présence de femmes et de mineurs.

RETOUR VOLONTAIRE. Le même rapport du comité régional de la Croix-Rouge malienne indique que 3696 candidats à l’émigration sont arrivés à Tinzaouatène durant l’année écoulée. La CRM-K est la seule structure qui s’occupe de ces candidats malheureux à l’émigration clandestine. Afin de venir en aide à ceux qui souhaitent retourner chez eux, elle a lancé en mai dernier une opération dite de « retour volontaire ». Celle-ci consiste à évacuer les volontaires sur Gao où existe une structure d’accueil dénommée « Maison de l’immigrant ». Ils sont immédiatement pris en charge par cette structure et acheminés sur Bamako. Mais la plupart de ces volontaires au retour chez eux, retenteraient par la suite de recommencer le voyage. De Gao à Tinzaouatène en passant par Kidal, « les aventuriers » abordent le désert avec des moyens de fortune : à bord de camions de marchandises et à pied quand le véhicule tombe en panne. Pour eux, l’essentiel, on l’a dit, est d’arriver en Europe. Certains engloutissent des fortunes qui ne leur entrebâillent même pas les portes de l’eldorado européen. La première épreuve (et non la moindre) à surmonter est la traversée du désert. Certains y laissent la vie. On les aperçoit entassés à bord de camions dont l’état laisse songeur et sous une chaleur accablante. Il faut résister à la soif, à la faim, aux maladies (le plus souvent la dysenterie). Certains sont devenus des habitués de ces voyages en enfer. C’est le cas de Balla Coulibaly qui en est à sa quatrième tentative de départ en 5 ans. Le jeune homme est originaire de la Région de Ségou. A Kidal, il exerce de petits métiers pour subvenir à ses besoins. Il est actuellement ouvrier sur un chantier de construction. Malgré ses quatre tentatives soldées par des échecs, il prêt à remettre ça. « Je préfère mourir dans le désert que de revenir à la maison sans argent. Je comprends mieux que toute autre personne ma propre situation. Je suis bien conscient des risques mais je préfère les prendre. Entrer en Europe aujourd’hui, c’est comme un jeu de loterie : on gagne ou on perd », énonce le jeune homme avec une dose d’amertume dans la voix.

LA LOI DE LA JUNGLE. Vétéran de « l’aventure », Balla Coulibaly est donc devenu une sorte de conseiller pour les candidats néophytes à l’émigration clandestine. Dans la baraque qu’il occupe quelque part dans la ville de Kidal avec des compagnons d’infortune, il remonte le moral à ceux qui sont à leur première ou deuxième tentative. « J’ai vu des gens qui ont perdu la tête après leur première tentative. Faites un tour à Tinza (Ndlr : Tinzaouatène ), vous y rencontrerez des malades mentaux ». Tinzaouatène est un village à la frontière avec l’Algérie. Beaucoup de clandestins refoulés s’y sont installés. Ils ont érigé leur ghetto dans la localité. Dans ce ghetto divisé en deux camps, c’est presque la loi de la jungle. Des petits potentats y règnent en maître. La division du ghetto est faite sur une base linguistique. D’un côté, les francophones, de l’autre, les anglophones. Mais les deux camps sont unis par la misère et le manque d’hygiène et de propreté. Dans le lot des clandestins qui ont échoué ici, il y a Mamadou Fofana. Il décrit dans les détails les circonstances qui l’ont mené dans sa situation actuelle. Tout a démarré avec le départ d’un cousin en France en 2001 par avion, donc par la voie « normale ». Quand celui-ci a commencé à travailler, il a envoyé de l’argent pour que Mamadou Fofana aussi puisse partir en France par la voie légale. Mais ses cinq tentatives pour obtenir un visa au consulat de France à Bamako, resteront infructueuses. Au village, les regards qui se posent sur le jeune homme se font alors suspicieux. « On a commencé à dire des choses pas vraiment agréables sur mon compte. Finalement, les vieux et le marabout du village ont eu le courage de m’appeler pour me parler. Ils ont été clairs. Ils m’ont dit : Pourquoi tu ne peux pas faire comme les autres ? La vie et la mort appartiennent à Dieu. Peut-être que ta chance d’entrer en France passe par la mer. Nous allons faire des sacrifices pour qu’aucun mal ne t’arrive au cours du voyage’’. J’étais encore élève et j’ai dû quitter l’école pour ne pas être maudit par le village entier », raconte Mamadou Fofana. Et le jeune homme de relever qu’en réalité, dans le milieu dont il est issu, ce n’est pas la pauvreté qui pousse les jeunes à partir. L’émigration est un phénomène culturel exacerbé aujourd’hui par les rivalités entre villages et entre familles. Dans un tel contexte, pas question pour le jeune Fofana de retourner au village dans sa situation actuelle. Son camarade, Lamine Sidibé, même s’il a regretté sa décision de tenter d’aller en Europe n’entend pas non plus revenir bredouille dans son Wassoulou natal. « Quand je pense que j’ai tellement harcelé mes parents pour qu’ils financent mon voyage... Ils ont vendu une partie du bétail et même des céréales pour me donner l’argent. Je ne sais pas ce qui adviendra, mais si je dois revenir à la maison, il faut que je sois au moins en mesure de rembourser ce que la famille a dépensé pour moi », soupire Sidibé dont un cousin du village a fait plusieurs vaines tentatives pour gagner l’Europe, avant d’échouer à Kidal où il est devenu vendeur d’eau. Il a acheté un « pousse-pousse » et des bidons et ravitaille les familles en eau. Parfois, Lamine Sidibé paraît abattu. Ce sont ses compagnons, Bainkai et Yaya qui tentent alors de lui remonter le moral. SYMBOLE DE PUISSANCE. Les grands gagnants dans toute cette affaire, ce sont les passeurs. Ils sont loin d’être des enfants de chœur. Bien au contraire. Certains d’entre eux ont même recours à des bandits, des raquetteurs, et clament haut et fort appartenir à une organisation criminelle internationale. Pour convaincre leurs proies, ils exhibent à tout bout de champ leurs téléphones satellitaires qui sont des symboles de puissance dans la zone. « Nous sommes bien obligés de passer par des passeurs. Il faut reconnaître que ce sont eux qui connaissent le désert. Grâce à leur connaissance du terrain, la traversée est moins risquée pour nous », assure un clandestin. Des passeurs n’hésitent pas à se débarrasser de leurs clients en plein désert. « J’ai vécu personnellement un cas un peu similaire en 2006. J’étais à ma deuxième tentative d’entrer sur le territoire algérien. Le passeur voulait la copine d’un membre du groupe. N’ayant pas eu gain de cause, il a décidé de se débarrasser de nous en nous livrant à la police algérienne, par le biais de son collègue algérien qui était censé nous faire entrer clandestinement sur le territoire de ce pays », témoigne un autre candidat à l’émigration clandestine. Au fait qui sont les passeurs ? « Les passeurs ne se montrent jamais au grand jour. Ils agissent dans l’ombre. Il traitent « les marchés » via un ou plusieurs intermédiaires », répond un clandestin. Mais des passeurs financeraient eux-mêmes le voyage de certains clandestins à condition que ceux-ci fassent entrer leur « marchandise » (la drogue). Au commissariat de police de Kidal, le registre des enregistrements montre que le nombre des candidats à l’émigration clandestine refoulés va toujours croissant. Selon le major Aboubakrine Kounta, pour le seul mois d’octobre 2009, le commissariat a enregistré 290 migrants refoulés d’Algérie. LES MEMES TETES. Son collègue, Alassane Mahamane Touré, inspecteur principal s’inquiète, lui, du nombre croissant de mineurs et de femmes enceintes parmi le lot. « En octobre, nous avons enregistré deux enfants nigérians. La situation devient inquiétante. Mais avec toutes les souffrances qu’ils subissent ils sont toujours prêts à reprendre l’aventure. Au commissariat on revoit les mêmes têtes plusieurs fois. Ils sont vraiment obstinés », se désole le policier. Le réseau de l’émigration clandestine est complexe. Outre les passeurs, il nourrit d’autres malfaiteurs comme les falsificateurs de documents. Ceux-ci disposent d’un matériel informatique sophistiqué avec lequel ils sont capables d’imiter presque à la perfection n’importe quel document administratif ou de voyage (carte d’identité, passeport, laissez-passer). Ce qui met la police de Kidal sur le qui-vive. L’inspecteur Touré reconnaît que parmi ces candidats à l’émigration clandestine, il y a des génies en informatique. « Pour pouvoir entrer Algérie, il vont jusqu’à imiter le tampon et la signature de la police malienne. Ces gens-là sont prêts à tout et très dangereux », dit-il. Moussa Diallo, entrepreneur à Kidal, a des contacts réguliers avec des candidats à l’émigration clandestine. Le phénomène, pense-t-il, ne peut que s’amplifier. « L’Europe ferme ses portes à l’émigration légale. Les politiques font de la question un slogan de campagne, notamment les partis de droite et d’extrême droite. Ils abusent des clichés et stéréotypes », dénonce l’entrepreneur. Alors qu’elle alternative ? « Il faut aider les jeunes à rester chez eux en mettant en place des programmes de développement durable et concret. Mais avec la crise économique actuelle ... » commente Diallo, d’un ton dubitatif. Un ton de circonstance. Adama Diarra

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