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ABDOULAHI ATTAYOUB

Déclaration du groupe Touareg (Kel Tamacheq) au groupe de travail sur les populations autochtones de l’ONU - 16ème session -Genève -27 au 31 juillet 1998

samedi 23 mai 2009

Déclaration du groupe Touareg (Kel Tamacheq)

au groupe de travail sur les populations autochtones de l’ONU

16ème session Genève du 27 au 31 juillet 1998

Mesdames et Messieurs

Nous remercions tout d’abord les organisateurs de ce forum qui nous ont permis de prendre part à cette manifestation dont l’intérêt et l’importance ne sont plus à démontrer.

Il a fallu surmonter des obstacles divers et fort variés pour que notre présence soit assurée, et ceci grâce à l’effort consistant consenti par la sous-commission des droits de l’homme pour diffuser le plus largement possible l’information sur la problématique des peuples autochtones, relayée en cela par les organisations non gouvernementales internationales au nord comme au sud.

De fait, rien n’aurait été possible sans le concours financier de plusieurs de ces ONG mais aussi d’un réseau de solidarité de proximité, qui ont toujours accompagné avec patience, flexibilité et disponibilité, les peuples indigènes sur le pénible chemin de la dignité, de la liberté, de l’équité sociale, et de la justice pour tous et non plus seulement pour certains.

Les Touaregs en grande majorité occupent depuis des millénaires les vastes territoires sahariens et sahéliens de l’Afrique. Ils représentent, actuellement, plus de 3 millions de personnes, réparties sur environ 2 millions de km2. Avec la décolonisation intervenue en 1960, cet espace fut morcelé entre 5 nouveaux États : Algérie, Burkina, Libye, Mali, Niger.

Au plan culturel, les Touaregs appartiennent à la grande civilisation berbère qui peuple l’Afrique du Nord et le Sahara. Ils parlent le tamacheq et ont une écriture propre : le Tifinagh.

Les Touaregs, à l’image d’autres peuples représentés ici, sont handicapés par ce morcellement qui fait que dans chacun des États, ils sont incontestablement minorisés à tous égards. Cet état de fait est d’autant plus marqué que toute revendication à caractère identitaire est systématiquement assimilée à une subversion.

Les stéréotypes marquants qu’on leur prête sont ceux d’un peuple

- dominé, victime de catastrophes naturelles et incapable de s’assumer

- exploité, dépendant économiquement et socialement

- étroitement lié à son environnement naturel dans la vie quotidienne, les coutumes, les croyances, ce peuple souffre de graves atteintes portées à son environnement par des intérêts extérieurs.

Nous servons de terrain d’élection au tourisme exotique et à la folklorisation -visite des cités et espaces sahariens, artisanat peu rémunérateur, troupes pseudo-culturelles, etc.

Dans chacun de ces États notre langue et notre culture sont minimisées ou parfois combattues. Il n’y a guère de pouvoir culturel moderne : création d’écoles, activité théâtrale, littéraire, reconnues. Quant aux médias, ils font peu de place à la vie de notre peuple si ce n’est sous une forme exotique ou ethnographique.

Les clichés ci-dessus énumérés ne sont pas exhaustifs mais sont suffisamment consistants pour illustrer les difficultés que nous vivons.

Plus récemment, la communauté touarègue a connu des événements violents qui l’ont sérieusement ébranlée. Ce conflit qui oppose depuis 1990 les Touaregs aux États du Mali et du Niger, est considéré généralement par la communauté internationale comme un conflit mineur, voire périphérique, alors même qu’il a fait des milliers de victimes civiles touarègues, dont le seul crime est leur appartenance ethnique.

Ce véritable génocide, passé sous silence y compris par la communauté internationale doit interpeller la conscience de tous pour que plus jamais sur cette terre une personne ne meure pour ses croyances religieuses, son appartenance raciale et culturelle, ses opinions.

C’est pourquoi la récente création de la Cour Pénale Internationale représente un espoir immense pour beaucoup de peuples, en particulier pour le notre, celui de la justice retrouvée et de l’impunité définitivement révolue pour tous les auteurs des crimes de ce genre.

Même si on en n’est pas encore là, le peuple touareg exige, dans l’immédiat, le respect intégral des accords de paix conclus récemment avec les États du Mali et du Niger, dont les seules dispositions appliquées à ce jour sont celles qui désavantagent les Touaregs.

En effet, ces accords reconnaissent aux zones touarègues au Mali et au Niger, un statut particulier qui leur aurait permis de prendre en charge leurs affaires locales y compris dans le domaine de l’éducation, de la langue et de la culture.

Il ne saurait y avoir de politique viable de langue et d’éducation sans une organisation et un renforcement du pouvoir de décision à la base, pour un développement humain soutenable, contre la pauvreté et respectueux de l’environnement.

Dans les États qui gouvernent les zones touarègues, il est une pratique bien établie inspirée de la tradition jacobine qui consiste en un étouffement, allant souvent jusqu’à l’élimination des spécificités régionales au profit d’une uniformité nationale, en particulier en matière de langue.

Cette situation est en train d’évoluer vers des formes nouvelles de dilution des diversités linguistiques pour consacrer à la mode actuelle de constitution de grands ensemble régionaux au détriment des peuples dominés.

Le récent exemple de l’adoption par les autorités algériennes de la loi sur l’arabisation totale est un exemple assez flagrant du nivellement imposé au peuple et aux berbères en particulier.

L’entrée à marche forcée dans la mondialisation est en passe d’accélérer le processus largement entamé de perte de valeurs et de déstructuration sociale et économique des peuples culturellement menacés comme le nôtre.

Or il est indéniable que dans un monde moderne, le pluralisme linguistique est plus un facteur de richesse que de division.

Vivre à plusieurs peuples, c’est souhaitable, c’est possible, toutefois cela ne peut se concevoir si certains peuples n’ont aucune chance de voir promues et valorisées leur langue et leur éducation.

Or c’est très souvent que la langue dans laquelle est dispensé l’enseignement pose un sérieux problème. On s’accorde généralement à reconnaître que du point de vue éducatif, c’est la langue maternelle qui se prête le mieux à l’acquisition d’une formation scolaire de base viable.

Toutefois, pour rejeter la langue dominée, il est généralement avancé qu’elle est non fonctionnelle parce qu’elle risque de confiner l’enfant dans un environnement très limité, que l’enseignement est difficile, voire impossible à réaliser dans une telle langue non écrite.

Il y a là, manifestement, une contradiction flagrante avec les principes généraux du droit international, les différentes déclarations régissant la matière des droits de l’homme.

La lutte pour la reconnaissance et la valorisation effective de l’éducation et des langues est intimement liée à la lutte contre la pauvreté en faveur d’un écodéveloppement social, économique, de la justice, de l’égalité, du respect des cultures indigènes et de la dignité de chaque être humain.

Si vous le permettez, et dans le seul souci de mieux comprendre ce qui se passe, il vous est proposé de suivre un bref itinéraire de n’importe quel enfant touareg en âge d’aller à l’école formelle.

L’enfant recruté à l’école moderne, dans le meilleur des cas, ira à une école officielle à proximité de son campement. Cela signifie qu’il n’est pas en rupture totale avec la tente de ses parents, où il a déjà accumulé un ensemble non négligeable de connaissances étroitement liées à son environnement naturel (dunes, chameaux, fennecs, oasis, puits, mines de sel, caravanes, campements, contes et légendes, jeux et vie quotidienne du campement...). Une fois en classe, il bute, sans préparation aucune, sur une langue qu’il n’a jamais entendue - en l’espèce , le français ou l’arabe. C’est le premier choc pour un jeune esprit issu d’une société où l’oralité domine, qu’il va découvrir et être confronté à des images étrangères et inconnues de tous ses repères (pirogue, vélo, train, voiture, épicerie, éléphant...).

Ces concepts abstraits sont reproduits dans un contexte étroit et hiérarchisé, qui est celui de l’école moderne rigide et trop conformiste, héritée du système éducatif colonial. Ils sont de toute évidence ennuyeux et moins captivants que la vie du campement où l’enfant reçoit graduellement et progressivement une éducation de base sous la tente, associant à la fois les aspects théoriques que pratiques.

C’est donc une école inadaptée que fréquente le jeune touareg qui, stimulé par une vive curiosité, s’efforce de comprendre ces nouvelles représentations du monde, mais faute de supports concrets pour illustrer ces réalités, il finit par se lasser.

Tiraillé entre la classe où il absorbe des représentations étrangères qu’il s’efforce de mémoriser fictivement parce que ne correspondants à rien dans son environnement naturel et à la vie de son campement, l’enfant sombre inexorablement dans le déracinement.

Lorsqu’il réussit à aller plus loin dans les études, l’enfant adolescent est obligé de les poursuivre dans un centre secondaire semi-urbain généralement très éloigné de son campement. En rupture totale avec la vie et l’ambiance familiales, le jeune adolescent franchit le cap du déracinement et bascule dans la perte des valeurs.

Confronté à la crise généralisée dans un contexte socio-économique fragilisé, la préoccupation de survie au quotidien l’emporte, de toute évidence, sur la nécessaire attention à la question de l’éducation.

Tant que l’école permettait de réussir ou de profiter des acquis sociaux, le problème paraissait mineur. Actuellement, avec les faiblesses structurelles des économies, les crises généralisées et un environnement hostile, l’inadaptation se traduit par une rupture sociale dont les effets pervers hypothèquent à l’avance notre avenir.

Il est temps que l’éducation joue son rôle primordial. Cela signifie la construction de citoyennetés effectives et actives, des femmes et des hommes s’assumant entièrement et réconciliés avec leur société. C’est également comprendre que le savoir n’a pas de langue et qu’il est accessible à tous sans qu’il ne soit besoin pour cela de renier les pratiques de chaque peuple.

Les conditions psychosociales, culturelles, administratives, politiques et économiques faites aux Touaregs sont telles qu’il n’est de salut pour ce peuple sans des actions visant les différentes contraintes qu’ils subissent.

C’est forts de cette conviction que nous souhaitons que de cette tribune naisse une résolution ferme, sans ambiguïté, afin que le respect de la pluralité soit une réalité obligatoire que toutes les politiques nationales d’éducation et de formation devraient impérativement intégrer.

Concrètement, cela se traduirait :

- sur le plan institutionnel, par l’obligation aux États d’inscrire dans leur Constitution la reconnaissance du droit qu’ont tous les peuples à s’autogérer

- par la reconnaissance officielle de la langue et de l’écriture Tifinagh

- par des appuis conséquents à des politiques d’éducation tenant largement compte du point de vue des populations concernées à travers une opérationnalisation impliquant activement les intéressés - conception, programmation, mise en oeuvre, évaluation, prospective.

La communauté internationale et plus particulièrement l’ONU et l’UNESCO doivent peser de tout leur poids pour rendre effectives ces recommandations.

Je vous remercie madame la présidente.

ABDOULAHI ATTAYOUB

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