Kader aime rire et c’est la première chose que l’on remarque chez lui. Cette fois c’est l’air interdit du voyageur qui l’amuse, cet air incrédule si répandu chez les hommes étrangers au désert. Il aime se moquer des autres, sans méchanceté, avec un humour généreux. Plus que tout, il aime mystifier les touristes par ses devinettes. La première qu’il pose est souvent facile : c’est l’indémodable Oedipienne. Preuve s’il en est que mythes et légendes n’ont pas de frontières.
La nuit est en crue dans l’oued Tigoulgoulen. Au-dessus du campement, le ciel est transparent, perméable aux chants d’un lointain passé. Un autre guide, Tarek, est en retrait, avachi sur sa paillasse. Il sourit des quelques dents jaunes et noires qu’il a encore : lui connaît les réponses à toutes les énigmes de Kader pour les avoir entendues cent fois. Un peu plus loin, à la lumière d’une lampe frontale, le jeune aide Miloud lave les gamelles au sable et à l’eau. Il a retiré son chèche et écoute les conversations, sans vraiment y participer car il apprend lentement le français. Parfois, quand le voyageur enchaîne trop vite ses phrases, Miloud le regarde et sourit, attrape au vol un mot qu’il comprend et le répète, puis tourne les yeux, gêné : une langue étrangère est toujours intimidante. De même, quand les trois guides parlent entre eux – et seule une oreille éduquée pourrait différencier l’arabe du tamasheq –, le voyageur se sent nu. C’est encore de la musique à ses oreilles, des sons et des accords, du souffle, un rythme, une étrange mélodie qui l’endort dans son duvet.
À l’aube, une brume éthérée a englouti l’horizon. Les guides, qui s’orientent aux formes invaincues du temps, sont indécis sur la route à prendre : l’erg béant est devenu une mer sans repères. Ils roulent une demi journée, se perdent et reviennent à leur point de départ. Ils cherchent un indice dans le paysage : ici, une série d’aiguilles à l’allure d’un éléphant ; là, un rocher en équilibre précaire, de la taille d’une maison et tenant sur une surface pas plus large que la main. Ailleurs, des langues sablonneuses zèbrent la plaine, se font et se défont sans permissions. La terre craquelée de l’oued soulève un monstre de poussière. Les bosses des regs font claquer des dents. Ce désert qui change de visage au fil des kilomètres et fascine le voyageur est en réalité une hydre puissante que les hommes apprivoisent toute leur vie. Pourtant, sur la banquette arrière et le visage enroulé dans son chèche, Tarek dort, indifférent aux merveilles qui défilent. Il est peut-être lassé du Sahara, comme un jour les dieux seront lassés de leurs temples.
Ils parcourent les routes sans cesse redessinées à bord de leur « dromadaire japonais », ce fameux 4x4 Toyota Land Cruiser que le voyageur trouve pittoresque. Année : 1989. Compteur : trois cent mille kilomètres et des poussières. Plus aucune pièce n’est d’origine et Kader montre fièrement qu’il peut retirer la clef du contact, tout en continuant à rouler. Dans les haut-parleurs, c’est une cassette de Tinariwen qui égaie leur retour vers Tamanrasset. Quand il faisait ses premières expéditions avec le père de Kader, Mohammed, le voyageur n’avait jamais de musique. C’est là qu’il se rend compte de la fragilité des traditions et de l’impuissance des aînés devant les nouvelles générations. Dans sa maison à Tam, Mohammed perd la vue. Son œil gauche est devenu couleur crème. Il ne retourne que rarement dans le désert et c’est Kader qui reprend le travail de guide, à sa manière. À trente-deux ans, Kader continue d’aller en boîte de nuit quand il monte sur Alger. Après des années libertines il va maintenant se marier et donne des leçons de fidélité. Mais il n’a toujours pas le droit de fumer devant son père.
Vers midi, quand le soleil creuse jusqu’aux esprits, la voiture s’arrête à l’ombre d’un arbre sec et solitaire. Le déjeuner est à base de « 5-5 » : ainsi appelle-t-on les pâtes à l’armée, où Kader a fait son service. Du voyage, n’auront résisté que quelques poivrons, patates et oignons qui ajoutent au goût. Puis c’est l’impérissable rituel des trois thés. Le premier est amer, le second parfumé à la menthe et le troisième, plus sucré, est dit « doux comme l’amour ». Mais Tarek mâche ses mots comme s’il cachait du coton dans ses joues, et le voyageur comprend « doux comme la mort ». Aujourd’hui, c’est Miloud qui le prépare. Ses mains puissantes et usées manient avec grâce les deux petites théières bleues. Le voyageur a du mal à croire qu’il n’a que vingt ans et qu’il a une fille, Cheïma, qui vient d’avoir dix mois.
L’après midi se passe à l’horizontale, en état de somnolence. Cette fois, le groupe a de la chance : les mouches sont minoritaires. Ailleurs, elles sont une véritable torture chinoise quand elles se posent sans répit sur les parties sensibles du corps : narines, lèvres, pieds nus. Quand elles ne gâchent pas le silence de l’immense, elles se font discrètement transporter par légion sur le dos des marcheurs. Le voyageur les maudit cent fois, puis, vaincu, se laisser embaumer. Deux semaines à travers le tassili forgent une éducation : le voyageur a prit goût au rythme local et l’ennui n’est plus qu’un mot, souvenir d’une civilisation désuète. L’ennui vient avec l’opulence, mais ici il n’y a rien. Miloud apprend au voyageur à jouer à l’ach’ra : des trous dans le sable et des cailloux, cela ressemble aux dames. Miloud gagne, bien sûr, mais le voyageur dépassé a l’impression qu’il invente les règles au fur et à mesure.
Au moment de repartir, le bilan d’essence est inquiétant. Kader l’apprend à son père par le Thuraya et Mohammed est furieux. « Prend toujours un jerricane d’essence en plus ! » avait-il prévenu. Mais Kader ne l’avait pas écouté et, à la place, avait emporté une petite bombonne de gaz, pour le confort. Ce soir là, Kader et Miloud doivent rejoindre à cent kilomètres du campement une 4x4 envoyée depuis Tamanrasset avec des jerricanes pleins. En attendant leur retour dans la nuit, Tarek prépare une pâte à galette et la fait cuire dans le sable, sous le feu. Il raconte au voyageur les touristes de ses précédentes expéditions. Tous, au terme du voyage, l’invitent à venir les voir dans leurs pays respectifs. Une fois, c’était deux américaines de Los Angeles. Depuis, Tarek ne parle que de partir pour les plages de Malibu, avec pour seul bagage son panier à thé. L’idée fait sourire le voyageur et ils en rient tous les deux. Mais très vite ils retournent au silence, comme en deuil de ce rêve alambiqué qu’ils savent au fond d’eux inaccessible.
D’un coup, le voyageur s’écrit : « Le feu ! Voilà la réponse à l’énigme de Kader. Si tu lui donnes à manger, il vit ; si tu lui donnes à boire, il meurt. » Tarek applaudit en riant. Le feu, oui : « anar ». Le feu qui donne la vie et la consume. Le feu qui, de ses grandes flammes invisibles et amères, brûle jusque dans le cœur des touaregs, souverains oubliés d’un royaume pourtant sans limites.