Communiqué de presse
Les Touaregs habitent le Sahara central et les bordures du Sahel. En l’absence de statistiques fiables, on estime leur nombre à plus de 3,5 millions dont 85 % au Mali et au Niger. Dans ces deux pays, composés d’une dizaine d’ethnies chacun, les Touaregs représentent respectivement 10% et 20% de la population globale.
Depuis mai 1990, les régions touarègues connaissent une effervescence sans précédent. La marginalisation et la répression dont sont victimes les Touaregs depuis la création du Mali et du Niger ont évolué vers un véritable génocide organisé. Ceci a conduit à la naissance d’une résistance armée qui revendique l’autonomie des régions concernées.
Des négociations menées sous l’impulsion de la France et de l’Algérie ont débouché sur la signature des accords de paix en 1992 au Mali et en 1995 au Niger. Ces accords prévoyaient une large décentralisation des pouvoirs au profit des régions et l’intégration des combattants touaregs dans les armées et les autres corps militaires et paramilitaires des deux pays.
Aujourd’hui l’application de ces accords tarde à venir. Les préoccupations sécuritaires prennent le pas sur les véritables problèmes politiques de fond. Une attitude qui risque fort de compromettre l’avenir, surtout dans le contexte économique et institutionnel que connaissent ces deux pays.
Pour la dignité de notre peuple, nous avons un devoir de mémoire à l’égard des milliers de Touaregs morts uniquement à cause de leur appartenance ethnique.
Au nom de la lutte pour les droits de l’Homme, les Touaregs attendent toujours la justice internationale.
Comme chaque année nous saisissons l’occasion de la date anniversaire du début des massacres des milliers de Touaregs au Mali et au Niger en 1990, pour rappeler à la communauté internationale ses responsabilités dans l’impunité dont jouissent les criminels dans ces deux pays. En effet, le 7 mai est désormais pour le peuple touareg un jour de souvenir et de réflexion.
C.P. TMST 7/05/98
L’année qui vient de s’écouler a malheureusement vu se poursuivre le silence qui entoure la question touarègue. La pacification en cours dans le nord du Mali et du Niger a, en effet, pour seul objectif l’enterrement pur et simple de ce dossier. Plus de huit ans après le premier massacre de civils touaregs par l’armée nigérienne, force est de constater que le peuple touareg demeure terriblement seul face à l’injustice. Oublié par le droit international, ignoré par une communauté internationale aux attentions trop sélectives, il ne lui reste plus qu’à choisir entre une résignation qui ne peut que lui être fatale, et la poursuite d’un combat que beaucoup, par opportunisme ou par “réalisme”, estiment suicidaire. Les milliers de morts et les centaines de milliers de personnes chassées de chez elles ne suffisent visiblement pas à susciter l’intérêt des grands de ce monde. Les grandes organisations de défense des droits de l’Homme restent également silencieuses sur ce problème ; ce qui pose d’ailleurs la question de leur indépendance vis-à-vis des impératifs politiques de certains États.
Ce silence scandaleux de la communauté internationale trouve son explication en partie dans les carences du mouvement touareg qui est encore incapable de s’affirmer et de faire entendre sa voix. Les différents pacificateurs, ayant compris cette faiblesse, ont vite fait d’étouffer la question, et d’éloigner ainsi les perspectives de son internationalisation et par là-même l’idée d’une commission d’enquête internationale, seule capable de déterminer les responsabilités nationales et internationales dans ces massacres. Le caractère sélectif de l’indignation internationale risque de discréditer tout combat pour la défense des droits de l’Homme. Cette dernière est de plus en plus utilisée comme une arme contre certains pays pour d’obscurs intérêts politiques ou économiques.
Sur le plan politique, le Mouvement touareg souffre toujours de la faiblesse de son niveau d’organisation. Aussi bien au Mali qu’au Niger, la politique de l’appât a fonctionné à cause notamment de la situation de misère morale et matérielle dans laquelle se trouve l’ensemble du monde touareg. Ceci a facilité le travail des différents manipulateurs et diviseurs qui ont eu raison des organisations politico-militaires. Ces dernières ont été neutralisées par une récupération systématique de leurs dirigeants qui ont été, pour certains, utilisés contre la Cause qu’ils étaient censés défendre. Les accords de paix signés entre les mouvements touaregs et les deux États ont été visiblement enterrés par ces derniers qui les ont réduits à l’intégration d’une partie des combattants dans les armées gouvernementales. La participation effective des Touaregs à la vie politique et économique des deux pays reste encore insignifiante.
Pour être durable la paix doit d’abord être juste. C’est-à-dire prendre en compte l’ensemble des intérêts y compris des plus faibles. Or dans cette question touarègue, le droit reste le plus grand absent. L’impunité des criminels est garantie par la volonté de la France, notamment, d’éteindre au plus vite ce foyer de tension qui risque, pense-t-elle, de menacer ses intérêts et son influence dans la région.
La situation politique au Mali et au Niger est restée très confuse entre les tenants du pouvoir et leurs oppositions. Ces tensions sont consécutives aux dernières élections dont les circonstances d’organisation et les résultats sont vivement contestés. Ces crispations servent de prétexte aux deux pays pour expliquer le peu de place qu’ils font à la question touarègue dans leurs préoccupations.
Niger
Au Niger, l’année écoulée a connu deux événements majeurs qui ont touché particulièrement les régions touarègues. La répression en juin 1997 dans la ville d’Agadez menée par l’Armée s’est soldée par l’assassinat d’un jeune Touareg dans un commissariat de la ville. Les militaires ont également procédé à l’arrestation du préfet, du commandant de la zone militaire et du maire, tous Touaregs, qui ont été éloignés de la région pour des raisons non explicitées par le gouvernement.
Le retard pris dans l’application des accords de paix signés en avril 1995, entre l’État et les organisations politico-militaires touarègues, a fini par provoquer la reprise des hostilités en septembre et octobre 1997. Comme à leur habitude les militaires, incapables de faire face aux combattants touaregs, se sont retournés contre les populations civiles. Cette vague de répression systématique a fait plusieurs victimes dans toute la région nord d’Agadez. L’Armée a également procédé au minage de régions habitées et provoqué ainsi la mort de plusieurs personnes et animaux.
La signature fin novembre d’un “accord additionnel” entre les deux parties à Alger a mis fin aux accrochages.
Cette année a aussi été celle du cantonnement et du désarmement des combattants Touaregs. Leur intégration dans l’armée et les corps paramilitaires a donné lieu à d’interminables discussions sur le nombre et les grades des combattants touaregs que l’Armée était disposée à accepter dans ses rangs. Les “unités à statut militaire particulier” devraient également être opérationnelles sous peu et devront sécuriser les trois régions du nord et de l’est : l’Azawagh, l’Aïr et le Kawar.
Le retour des réfugiés venant essentiellement d’Algérie a débuté et se déroule, de l’avis général, dans de moins mauvaises conditions que par le passé.
Le soutien, supposé ou réel, que la communauté touarègue apporterait au général Ibrahim Baré Maïnassara ne trouve à l’évidence pas son juste retour dans la composition du gouvernement où les Touaregs n’ont jamais été aussi sous-représentés.
Mali
Au Mali, l’accord signé le 11 janvier 1992 entre l’État et les mouvements touaregs est tombé dans les oubliettes. Plus personne ne fait référence au “Pacte national” alors que les problèmes qu’il est censé résoudre restent entiers. La dissolution étrangement prématurée des mouvements, l’absence d’une politique de développement claire et cohérente dans le Nord et l’absence de toute référence à cette question dans le débat politique, illustrent, si besoin est, l’absence de toute volonté politique de s’attaquer aux problèmes de cette région du pays.
L’intégration d’une partie des combattants touaregs dans l’armée et les corps paramilitaires répondait essentiellement à un souci sécuritaire des autorités maliennes et des pays médiateurs. L’année qui vient de s’écouler a vu d’ailleurs la désertion de plusieurs dizaines de ces intégrés qui ont disparu dans la nature ou ont quitté le pays. La non-application du Pacte national et les conditions de vie générales des combattants et de leurs familles seraient à l’origine de ces désertions.
Sur la question des droits de l’Homme, le Mali bénéficie d’une extraordinaire propagande internationale orchestrée par certains milieux français qui vont jusqu’à présenter ce pays comme “un exemple de démocratie”. Le massacre de milliers de Touaregs par l’État malien aussi bien sous la responsabilité de Moussa Traoré, Toumani Touré que de l’actuel président Alpha Omar Konaré ne suffit manifestement pas à mettre ce pays au ban de la communauté internationale comme le sont d’autres pour des violations moindres des droits de l’Homme.
Cette situation doit être ressentie comme une véritable insulte non seulement pour le peuple touareg, mais aussi pour la dignité de l’ensemble des Maliens et des Africains en général.
Toumani Touré, “faiseur de la paix” aujourd’hui sous d’autres cieux, doit avoir sur la conscience la mort de milliers d’enfants et de femmes tués par l’armée malienne alors qu’il était président de la transition. De même, Alpha Omar Konaré ne peut se targuer d’être un démocrate tant qu’il n’a pas rendu aux victimes de la répression leur dignité à travers un procès des criminels. Sa responsabilité en tant que chef d’État est engagée à jamais.
Solidarité avec le peuple touareg
Lors de sa dernière assemblée générale, aux Îles Canaries, le Congrès Mondial Amazigh (CMA) a apporté son soutien total à la lutte du peuple touareg. Plusieurs résolutions et recommandations ont été adoptées dans ce sens. Les plus significatives sont : le soutien au principe du droit du peuple touareg à l’autodétermination et l’adoption de la cause touarègue comme “Cause nationale amazighe”. Le CMA appelle, par ailleurs, l’ensemble des associations et militants amazighs, à travers le monde, à concrétiser ces décisions par une solidarité plus affirmée et une information régulière sur le sort du peuple touareg.
Cette année a connu également le lancement, depuis janvier 1998, d’une campagne d’information et de sensibilisation, aux Îles Canaries, sur le peuple touareg. Menée par plusieurs associations locales, cette campagne vise à faire prendre conscience des liens de fraternité qui unissent les Canariens aux Touaregs. Elle exprime le resserrement des liens entre les différentes composantes de la nation amazighe.
Conclusion
La communauté internationale continue à protéger des criminels au Niger et au Mali et en fait, de surcroît, des champions de la démocratie comme pour enlever tout espoir au peuple touareg de les voir un jour répondre de leurs crimes. Ces criminels sont connus de tous et ont, pour certains, publiquement reconnu leurs crimes ou en ont désigné les instigateurs et commanditaires politiques.
Les auteurs des massacres ne peuvent être pardonnés que par les victimes ou leurs ayants-droit. Aucune organisation touarègue n’est habilitée à se substituer aux victimes pour accorder leur pardon à des bourreaux qui n’ont jamais reconnu leurs crimes et qui n’ont manifesté aucun regret.
Survie Touarègue-TEMOUST réaffirme son engagement à oeuvrer pour la réhabilitation des milliers de victimes innocentes massacrées par leurs propres États uniquement à cause de leur appartenance ethnique. TEMOUST appelle, par conséquent, à ériger des monuments à la mémoire de ces victimes dans des lieux symboliques choisis par les populations concernées.
Persuadé qu’une paix juste et durable passe nécessairement par le respect de la dignité humaine, TEMOUST continue à réclamer la mise en place d’une commission d’enquête internationale afin de faire la lumière sur l’ensemble des massacres perpétrés contre les communautés touarègues au Niger et au Mali.
Malgré toutes les difficultés inhérentes à son contexte géopolitique et à ses faiblesses internes, le mouvement touareg continue à se structurer et à diversifier son action.
Les Touaregs sont plus que jamais décidés à prendre en charge la gestion de leurs régions et à prendre la place qui leur revient dans la vie politique et économique de la sous-région.
TEMOUST/ LYON / 7 mai 1998