Genève, le 9 mars 1993
Commission des Droits de l’Homme de l’ONU
Quarante-neuvième session
Point : 23
INTERVENTION DE MONSIEUR ABDOULAHI ATTAYOUB.
Monsieur le Président,
C’est au nom de l’Association Internationale des Éducateurs pour la Paix du Monde, et en tant que membre de l’association Survie Touarègue-TEMOUST que j’interviens pour solliciter la commission de ne pas omettre, dans l’élaboration de sa déclaration, le cas dramatique du peuple touareg au Niger et au Mali.
Depuis près de trois ans aujourd’hui, le peuple touareg fait l’objet d’une répression aveugle qui a déjà fait plusieurs milliers de morts parmi la population civile.
Cette répression, menée par les différents gouvernements du Mali et du Niger, ne rencontre aucune réprobation de la part de la communauté internationale. Nous avons l’impression en effet, que le drame qui se joue aujourd’hui en pays touareg n’intéresse nullement les défenseurs des droits de l’homme et de la démocratie.
Après les massacres de Tchin Tabaraden, au Niger, qui ont fait plus de mille morts parmi la population touarègue, la répression s’est généralisée à toutes les régions du nord du Mali et du Niger.
Plus de cent mille Maures et Touaregs ont fui vers l’Algérie, la Mauritanie, et le Burkina-Faso où leurs conditions de vie restent dramatiques malgré les efforts remarquables de ces trois pays.
Au MALI, selon certaines organisations touarègues, l’armée a tué plus de dix mille civils depuis juin 1990. Des villes comme Gao et Tombouctou ont été littéralement vidées de leurs populations touarègues et maures sans parler de ce qui se passe dans les brousses où l’armée a rasé des campements entiers en prenant soin de ne laisser aucun survivant qui pourrait témoigner.
Mais le massacre qui a le plus marqué les Touaregs du Mali reste celui de Léré le 20 mai 1991 où une cinquantaine de Touaregs et de Maures ont été exécutés sur la place publique et jetés dans une fosse commune. Leurs familles furent retenues en otages par l’armée pendant un an. La liste de tous les massacres serait trop longue à faire ici. Rappelons seulement ceux de Gossi le 14 Mai 1992 où 12 personnes travaillant pour l’Aide de l’Eglise Norvégienne ont été assassinées et de Foïta le 17 Mai 1992 où l’armée a exécuté 48 éleveurs près d’un puits avec leur cheptel.
Aujourd’hui, malgré la signature d’un accord de paix le 11 Avril 1992 entre le gouvernement malien et certaines organisations touarègues, la confiance tarde à revenir.
Monsieur le Président,
Au NIGER, le traumatisme créé par les événements de Tchin Tabaraden a plongé les populations touarègues dans une psychose qui les poussent à fuir le pays.
Depuis un an l’état d’urgence est en vigueur dans le Nord et l’armée sillonne la région en terrorisant les populations touarègues qu’elle peut arrêter, torturer et assassiner sans avoir à s’expliquer. Là aussi, l’ampleur de la répression dans les brousses demeure inconnue. Les militaires sont assurés de l’impunité même quand ils commettent des massacres massifs de civils comme en 1990.
En août dernier, l’armée avait procédé à l’arrestation de tout ce que la communauté touarègue compte comme cadres et personnalités. Ainsi, plus de 200 personnes, dont une soixantaine est toujours en détention, furent arrêtées sur le seul critère de leur appartenance ethnique. Ces arrestations, opérées en dehors de toute procédure judiciaire, n’ont pas été condamnées par la communauté internationale.
Les organisations internationales, continuent d’ignorer ce qu’il faut bien appeler un génocide, eu égard aux méthodes employées par les armées malienne et nigérienne, qui n’hésitent pas à exterminer des tribus entières. Aucun responsable, qu’il soit politique ou militaire, n’a été inquiété pour son rôle dans ces massacres alors que certains officiers ont publiquement reconnu avoir tué ou ordonné de tuer des civils.
Monsieur le Président,
Un vent de liberté et de démocratie souffle aujourd’hui sur l’ensemble du continent africain, et les Touaregs voudraient espérer ne pas être oubliés une fois de plus.
En effet, le "processus démocratique" engagé dans les deux pays depuis le discours de la Baule, se déroule sans la communauté touarègue qui en est exclue comme elle l’a toujours été de la vie politique et économique depuis les indépendances.
Au MALI, le referendum constitutionnel, les élections législatives et présidentielles ont été organisées alors que l’armée massacrait quotidiennement des civils et que plus de cent mille d’entre eux avaient fui pour se réfugier dans les pays voisins.
Au NIGER, les régions touarègues sont sous état d’urgence et directement administrées par l’armée depuis un an ; ce qui n’a pas non plus empêché l’organisation d’un referendum constitutionnel et d’élections législatives. Là aussi la communauté touarègue a été écartée par le pouvoir, qui avait procédé à l’arrestation systématique de tous ses cadres, susceptibles de participer à ces élections.
Ce qui est plus surprenant encore est le silence des différents observateurs étrangers qui cautionnent ainsi la marginalisation et l’exclusion d’une communauté dont le seul tort est justement d’aspirer à la liberté et à la démocratie.
Je vous remercie, Monsieur le Président.