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Vous avez soutenu, dans un article publié en juin 2009, que l’organisation AQMI a recouvré une certaine capacité militaire en Algérie et n’est plus obligée de se contenter d’actes de terrorisme qui constituent en fait « l’arme du faible au fort ». Maintenez-vous encore aujourd’hui cette position ?
Il est extrêmement difficile d’évaluer la capacité opérationnelle d’un mouvement insurrectionnel car, par définition, sa structure reste clandestine. On ne peut réellement le juger de ce fait que par les actions qu’il entreprend. Il est vrai qu’à l’été 2010, AQMI n’a pas mené d’acte particulièrement « significatif » sur le territoire algérien (les actions menées dernièrement relèvent plus d’actions de type terroriste que de guérilla). Il serait donc aisé de prétendre que ce mouvement rencontre des difficultés qui l’empêchent de mener à bien ses objectifs. Il convient cependant de rester extrêmement prudent, car des actions offensives, même désespérées, ne sont pas à exclure. Cela est d’autant plus vrai que le cheptel de nouvelles recrues ne diminue pas. En effet, AQMI peut très bien recruter de nouveaux adeptes au sein de la jeunesse désœuvrée, très importante dans la région. Tant que la situation économique ne sera pas normalisée, ce fait restera une constante.
Pensez-vous que la réorganisation d’AQMI doit s’accompagner d’une redéfinition de la stratégie de lutte antiterroriste adoptée jusque-là par les armées des pays de la région du Maghreb et du Sahel ? Pour quelle raison, selon vous, a-t-on encore du mal à « éradiquer » AQMI ?
AQMI n’est plus l’organisation pyramidale et centralisée que pouvait être le GSPC (avec des nuances). Il semble qu’il y a effectivement un « commandement central » (un « conseil consultatif » de 16 membres) dirigé par Abdelmalek Droukdel, basé à l’est d’Alger, et différents groupes qui obéissent plus ou moins à cette entité. Cela dit, ces groupes, particulièrement les katibate basées au Sahel, agissent en toute indépendance selon leurs objectifs propres. Ces groupes sahéliens n’ont, semble-t-il, pas les mêmes objectifs. Ainsi, Belmokhtar « le contrebandier » ne paraît pas partager les mêmes aspirations de son homologue Abou Zeid, responsable de l’assassinat de deux otages occidentaux. Pourtant, tous deux devraient théoriquement obéir aux ordres de leur « supérieur hiérarchique », Yahia Djoudadi, alias « émir du Sahara » qui, lui, répond auprès de Droukdel. Si la situation sécuritaire au nord de l’Algérie est du ressort exclusif du pouvoir, la situation au Sahel est plus ambiguë puisque les frontières sont matériellement incontrôlables. Une coopération internationale engageant les pays concernés est indispensable, mais difficile à mettre en œuvre, car les intérêts de chaque Etat sont parfois différents.
Quels sont, d’après vous, les desseins d’Al Qaîda au Maghreb ? Ses éléments ont-ils les moyens (humains et matériels) pour y parvenir ?
AQMI s’est alignée sur la « politique » d’Oussama Ben Laden : étendre le califat à l’ensemble du monde. Toutefois, ses objectifs géographiques sont plus limités : le Maghreb, le Sahel, voire l’Afrique de l’Ouest. Une jonction avec le « front somalien » qui couvre l’Afrique de l’Est ne semble même pas encore à l’ordre du jour. Il ne faut pas prendre les dirigeants d’AQMI pour des imbéciles. Ils savent ce qu’ils peuvent faire, techniquement parlant. En effet, leurs moyens humains et matériels restent aujourd’hui totalement insuffisants par rapport à leurs ambitions.
L’AQMI s’est illustrée ces derniers mois par l’exécution d’une série d’enlèvements d’Européens au Sahel. Pourquoi intensifie-t-elle actuellement ses opérations dans cette région ?
Le Sahel reste une zone incontrôlée en raison des considérations d’immensité géographique. La maîtrise de la sécurité de cette région nécessiterait des moyens dont aucun pays riverain ne dispose. Le Sahel peut donc être qualifié de « zone grise » où le terrain appartient à celui qui y est présent au moment « T ». En effet, il ne faut pas confondre cette région avec les zones tribales pakistanaises où des clans tiennent réellement le terrain. La densité de la population y est moindre et, en conséquence, personne ne contrôle réellement la région.
Pensez-vous que le Comité d’état-major opérationnel conjoint entre l’Algérie, le Mali, la Mauritanie et le Niger, installé dans la ville algérienne de Tamanrasset, est une réponse adéquate à la menace terroriste au Sahel ?
La mise sur pied de ce comité est une excellente initiative... sur papier. Il faut maintenant qu’il fasse ses preuves opérationnelles, chaque contributeur doit jouer le jeu sans arrière-pensée. Cependant, trois acteurs importants dans cette guerre globale contre le terrorisme restent absents : le Maroc, la Tunisie et la Libye. Cela est bien dommage et nuit certainement à l’efficacité du dispositif. Mais le problème n’est plus seulement sécuritaire, mais politique. Il dépasse donc le cadre de ce sujet.
Zine Cherfaoui